Syrie : pourquoi le massacre continue
Philippe Droz-Vincent (IEP de Toulouse et de Paris)
Article Web - 09 mai 2012
Plus d’un an après le début de la révolte syrienne, la situation apparaît totalement bloquée entre violence d’un régime déterminé à se maintenir au pouvoir, divisions fortes de l’opposition, confessionnalisme croissant et interventions étrangères inefficaces dans une région aux multiples foyers de tension.
La révolte de la société syrienne contre son régime perdure depuis plus d’un an et atteint désormais un point de blocage complet. Le plan Annan, dont la mise en application complexe a commencé le 10 avril 2012, est à l’heure de l’écriture de ces lignes la seule solution porteuse d’un mince espoir, alors que la violence se déchaîne et que les autres perspectives (en particulier d’intervention internationale) se révèlent impraticables pour le moment. Comment en est-on arrivé là ?
Le mouvement de révolte contre l’autoritarisme a débuté en Syrie, comme dans cinq autres pays sérieusement ébranlés par le printemps arabe, dans des villes périphériques, puis il a débouché rapidement sur des mobilisations populaires importantes dans les grands centres urbains, en tout cas ceux qui n’étaient pas submergés par les forces de sécurité. S'est dessiné à partir de mars-avril 2011 un modèle syrien de révolte généralisée de larges parties de la société contre le régime Assad (voir la précédente chronique du Ceri, avril 2011).
Pourtant, contrairement aux mouvements tunisiens et égyptiens qui ont rapidement abouti à la chute des régimes (isqat al-nizam), le cas syrien offre une trajectoire différente, celle d'une impasse entre, d’une part, une société qui a pris une voix politique, n'entend plus en être dépossédée et reste mobilisée (nombre de jeunes activistes sont bien conscients que la chance qu’ils ont saisie ne se reproduira pas de si tôt s’ils laissent se rétablir une stabilité autoritaire, d’autant qu’ils seront l’objet d’une répression féroce) et, d’autre part, un régime qui a conservé des capacités de répression, en particulier en engageant de préférence dans la répression la partie de l'armée la plus fidèle (les unités les mieux entraînées et équipées, composées essentiellement d'Alaouites, représentent peut-être 10 % à 20 % des effectifs totaux d'une armée régulière que le pouvoir confine prudemment dans les casernes), en plus des multiples forces de sécurité (forces spéciales ou forces auxiliaires miliciennes, « chabihha »= « fiers à bras » alaouites recrutés massivement) ou polices politiques (connues sous le nom générique de mukhabarat).
Devant l'extrême violence de la répression, la révolte syrienne a changé de nature à partir de l’été 2011 avec une militarisation croissante du mouvement. Dans de nombreuses régions, les habitants se sont organisés en groupes d’autodéfense pour se protéger (certes avec des moyens dérisoires) face à la violence utilisée par le pouvoir. De plus, le déploiement accru de l’armée dû au caractère généralisé de la révolte a aussi conduit à une augmentation des désertions, en particulier d’officiers sunnites refusant d’ouvrir le feu sur une population qui manifeste pacifiquement : des « officiers libres syriens » sont ainsi apparus en juin 2011, premier noyaux de l’Armée Syrienne Libre (ASL) (al-jaisch al-surri al-hurr) créée peu après.
Le régime a perdu le contrôle de villes, ou au moins de certains quartiers qui se sont barricadés, ou il a laissé certaines villes se proclamer « villes libérées », avant d’entamer des reconquêtes militaires violentes à grands renforts de chars et d’artillerie lourde selon un modèle de répression féroce frisant la vengeance, à l'instar du massacre de Hama en 1982. Le bilan humain dépasse les dix mille morts, avec des chiffres qui relèvent d’une situation de conflit et plus seulement de simples désordres politiques.
L’opposition s’est organisée d’abord au niveau local (comités de coordination, lajnat tansiqiyya), faisant preuve d’une inventivité inédite pour maintenir la mobilisation, assurer une coordination malgré des risques énormes face à une répression implacable. L’opposition a acquis aussi une face internationale avec le Conseil national syrien (CNS) en octobre 2011 (selon le modèle libyen du Conseil national de transition) visant à lui donner une visibilité vis-à-vis de l’étranger en vue d'une reconnaissance internationale. Mais l'opposition demeure très divisée entre intérieur et extérieur (entre CNS et Comité de coordination nationale syrienne pour le changement démocratique), islamistes et sécularistes, Kurdes et Arabes, ceux qui prônent un dialogue avec le régime et ceux qui veulent sa chute pure et simple…. Les Frères musulmans, qui ont peu participé au lancement du soulèvement, ont acquis par la suite une influence importante au sein du CNS (25 % des sièges) et ont réactivé leurs réseaux à l’intérieur du pays. Ils peuvent finir par devenir le groupe politique le mieux organisé (grâce à la coordination de leurs réseaux à l’intérieur du pays face au fractionnement des comités locaux de coordination, et en servant de relais à l’argent de l’extérieur, dont une grande partie viendra du Golfe où ils ont de forts soutiens), même si à la différence de leur maison-mère égyptienne qui a maintenu ses réseaux sociaux pendant le régime Moubarak, ils ont été fortement déstructurés et forcés à l’exil après la guerre (civile) qu’ils ont menée contre le régime (1975-1982). Leur influence est en nette avancée, suscitant des méfiances à l’intérieur comme à l’extérieur (d’où la publication le 25 mars 2012 sur leur site Internet de leurs engagements pour la constitution d’un « Etat civil », dawla madaniyya et le respect de la démocratie et des minorités).
L'impasse est dès lors totale entre deux camps affaiblis. Une intense guerre de propagande a lieu entre l’opposition et le régime, des accusations de violence sont échangées entre les deux parties, en général accompagnées d’images insoutenables. La révolte prend de plus une tournure confessionnelle : l'opposition prend bien garde de n'afficher que des slogans unitaires, mais la question confessionnelle est sensible en Syrie et ressort particulièrement en cas de crise autour des peurs communautaires exacerbées ; non sans que le pouvoir agite aussi sciemment la peur du dissensus (fitna) et joue de ces divisions. Le fait que l'Armée syrienne libre est entièrement sunnite renforce la perception d'une revendication hégémonique de la majorité sunnite (environ 70 % de la population) vers le pouvoir aux yeux des groupes minoritaires – les Alaouites dont est issue la famille Assad représenteraient 10 % de la population totale.
Le problème en Syrie est après plus d'un an de révolte de sortir de l'impasse du soulèvement de la société contre le régime et de la résistance du pouvoir en place. Dans le cas libyen, l'intervention internationale avait permis de faire basculer le rapport de force entre régime et opposition selon un agenda glissant qui privilégie une logique militaire : l'intervention sous un chapeau onusien de « responsabilité de protéger » (les populations civiles) au moyen d’une zone d'exclusion aérienne, avait rapidement glissé en Libye vers une intervention « offshore » (après l'Afghanistan et l'Irak, toute intervention massive occidentale au sol est exclue) de l'Otan (bombardements de l'armée de Kadhafi, forces spéciales britanniques, françaises, jordaniennes, qataries, émiratis…, aides en armes à la rébellion) qui a permis de réaliser le changement de régime. Dans le cas syrien, un tel scénario est bloqué par les vétos russe et chinois au Conseil de sécurité en février 2012 : par delà les intérêts russes en Syrie (un allié de longue date qui dispose une base navale à Tartous), pour la Russie comme la Chine, toute initiative allant dans le sens d'une gouvernance mondialisée sous l’égide du Conseil de sécurité et dominée par l'Occident, autour de principes généralisables comme « la responsabilité de protéger », est perçue comme inacceptable. Et l'inaction de la communauté internationale, malgré les sanctions dures appliquées au régime syrien, renforce la désespérance de la société et la militarisation du conflit. La seule voie de sortie est alors a priori la décomposition de l'armée syrienne par des désertions accrues, mais dont l'effet tarde à se faire sentir. Un autre type de médiation, construite comme moins antagonique directement des positions russes et chinoises, est le plan Kofi Annan, d'abord de cessez-le-feu puis de transition dont les termes ne sont pas encore parfaitement clarifiés dans leur application sur le terrain.
Parallèlement, le niveau régional fait sentir son poids. Dans le cas du Yémen, l'impasse avait été débloquée par une initiative régionale (Conseil de coopération du Golfe, avec appui occidental) qui a permis le départ négocié du président Saleh (d’abord éloigné un temps par un attentat). Or, dans le cas syrien, le facteur régional introduit plus d'incertitude qu'il n'offre de perspectives de définition d'une solution : la Syrie est un carrefour géopolitique bordant toutes les questions centrales du Moyen-Orient (Israël-Palestine, Hezbollah, Iran, Irak, problème kurde). Loin d'offrir un forum de résolution de l'impasse, le facteur régional complexifie les enjeux. L'Iran affiche un soutien sans faille (ainsi que le Hezbollah) au pouvoir syrien garant de son implantation politique au Proche-Orient depuis 1979. La Turquie après avoir tenté des médiations a adopté depuis l'été 2011 une politique de soutien à l'organisation de l'opposition et dénonce fermement la répression en Syrie et l'illégitimité des dirigeants de Damas. Mais elle demeure hésitante à intervenir unilatéralement car le dossier syrien est très complexe, il risque aussi d'autoriser un nouveau foyer d'autonomie kurde (en plus de l'Irak) et d'associer la politique étrangère turque à l'affaiblissement des soutiens de l'Iran à l'heure où Israël menace de bombarder le programme nucléaire iranien. Le Qatar et l'Arabie Saoudite ont, par l'intermédiaire de la Ligue arabe, affiché une politique activement opposée au régime de Damas. Mais à part leur capacité de financement, ils n'ont pas de moyens réels d'intervention.
La régionalisation désordonnée du conflit devient alors un autre espace de déploiement du conflit syrien, qui dépasse la contestation du régime par une large partie de la société et interagit avec des enjeux régionaux (« guerre froide » entre l'Arabie Saoudite sunnite et les soutiens de l'Iran chiite, pro-Occidentaux contre anti-Occidentaux), complexifiant ceux-ci. La combinaison entre affaiblissement du pouvoir central syrien, division forte de l’opposition – entre ceux qui soutiennent la militarisation avec une aide extérieure, plutôt des opposants de l’extérieur, et ceux de l’intérieur, qui savent qu’une telle évolution, donc la violence déchaînée qui s’en suivra, dénature le mouvement de protestation de la société –, confessionnalisme croissant et interventions régionales… constitue un cocktail de mauvaise augure et un terrain parfait d'implantation pour les Salafistes djihadistes ; dont on pressent déjà la présence grandissante dans certaines brigades liées à l’ASL : la violence déchaînée et la déstructuration sociale favorisent en effet les courants littéralistes « purs » de ce type – comme pour Al Qaeda (comme le signale la déclaration postée sur Internet le 12 février 2012 d'Ayman al-Zawahiri). Et en attendant, le massacre continue…
Philippe Droz-Vincent (IEP de Toulouse et de Paris)
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