Pour un nouveau contrat social
Ed. Flammarion, 2003, 370 p., 20 euros
Denis Clerc
Alternatives Economiques n° 213 - avril 2003
Voici un livre sur l'emploi qui en cache un autre, sur la société et la façon dont il paraît souhaitable qu'elle se transforme. En s'inspirant du modèle des "sublimes", ces ouvriers libertaires du XIXe siècle qui pratiquaient l'alternance avant la lettre: passant d'un patron à l'autre sans difficulté, grâce à une compétence professionnelle qui les rendait indispensables pour faire fonctionner des machines souvent capricieuses et faciles à dérégler, ils s'arrêtaient de travailler quand ils estimaient avoir suffisamment gagné d'argent. Ils le dépensaient alors en ripailles et beuveries, au point que Paul Leroy-Beaulieu, le grand économiste libéral de l'époque, dénonçait le mauvais exemple ainsi donné par cette aristocratie ouvrière: "Tous les ouvriers ne fréquentent pas L'Assommoir et tous ne sont pas des sublimes de sublimes; beaucoup sont sobres, rangés, économes."
Passerelles
Beuveries mises à part, en quoi ce modèle pourrait-il nous servir aujourd'hui? Car, si alternances il y a, elles sont rarement choisies, entre surcharge de travail et chômage, entre métiers qui disparaissent et d'autres qui apparaissent, entre techniques qui évoluent à toute vitesse et formation nécessaire pour ne pas être déclassé, entre vie professionnelle et vie familiale dans des sociétés où la quasi-totalité des femmes participent à l'activité productive. Des alternances génératrices de tensions et de changements, voire de ruptures avec leur lot de catastrophes ou de difficultés. Même si beaucoup les dénoncent, on ne les supprimera pas. Il faut donc les aménager, les rendre viables, voire bénéfiques, grâce aux "marchés transitionnels". Il s'agit de passerelles permettant de passer d'une situation à une autre sans être pénalisé: par exemple, pouvoir arrêter de travailler pour élever ses enfants, se reconvertir après un licenciement, revenir à temps plein après un temps partiel.
Cela suppose, analyse l'auteur, de créer de nouveaux droits reposant sur quatre principes: la reconnaissance de l'autonomie (c'est chacun qui choisit), une mise en oeuvre solidaire (le risque associé aux changements doit être supporté par tous pour le rendre acceptable et finançable), un devoir d'efficacité (les entreprises ne sont pas des vaches à lait, et il faut que la diminution du risque pour chacun ne les handicape pas) et la négociation (les cas sont tellement divers que ce n'est pas au niveau central que tout cela peut être mis en oeuvre).
Un nouveau modèle social-démocrate
Vaste et ambitieux projet, on le voit. D'autant que, en réalité, ce n'est pas seulement le marché du travail qu'il s'agit de réformer, c'est la société tout entière, pour en faire une société où moins de risque pour chacun va de pair avec plus de changements. Cela présente une dimension presque philosophique et Bernard Gazier nous dit sans ambages préférer Ronald Dworkin, qui plaide en faveur d'une égalité des capacités dont chacun bénéficie pour mener sa vie, à John Rawls, qui accepte les inégalités dès lors qu'elles contribuent à améliorer le sort des plus démunis. Le premier inspire les pays scandinaves, le second les pays anglo-saxons.
Mais attention: il ne s'agit pas d'importer le modèle suédois, dont il nous montre, à propos du travail des femmes qu'elles bénéficient en quelque sorte d'emplois publics préservés, qui leur permettent de travailler tout en élevant leurs enfants. Le problème de la France, c'est "la difficulté à protéger et à promouvoir les plus faibles, alors même qu'une institution, ou sa réforme, ont été établies dans ce but précis". Bernard Gazier esquisse donc ce "nouveau modèle social-démocrate", non "blairiste", qu'il appelle de ses voeux.
Du coup, se demande le lecteur, fallait-il passer tant de temps sur ces marchés transitionnels de l'emploi? Certes, ces marchés illustrent la démarche visant à favoriser le changement grâce à de nouveaux droits sociaux, cette approche du donnant-donnant qui est à la base du modèle contractuel qu'il tente de promouvoir. Mais il aurait été sans doute plus stimulant d'axer la réflexion davantage sur ce modèle général que sur les conséquences que l'on peut en tirer en matière de relations de travail. Que ce regret, dû sans doute à une légère frustration, ne nous empêche pas de souligner le caractère novateur d'un livre qui ouvre des horizons. Ce qui n'est pas si fréquent.
Ed. Flammarion, 2003, 370 p., 20 euros
-
Abonnement et réabonnement
-
J'achète un numéro -
Inscription à la newsletter -
Forfait de consultation de 30 articles pendant 48H -
Extension d'accès aux archives -
Cédérom d'archives -
Mon espace personnel -
Tous les livres de la collection Alternatives Economiques
-
Collection pédagogique
- Qui sommes-nous ?
- L'association des amis d'Alternatives Internationales
- Annonceurs
- Conditions générales de vente



























Commenter cet article









