Elargir la diffusion des méthodes d'analyse
Entretien avec Xavier Cuny,
Propos recueillis par Véronique Merlin
Santé & Travail n° 072 - octobre 2010
Comme le rappelle Xavier Cuny, professeur honoraire en hygiène et sécurité au Cnam (1), les méthodes d'analyse des accidents du travail se sont consolidées au fil du temps, mais elles mériteraient d'être améliorées et leur diffusion développée.
A-t-on progressé, ces quarante dernières années, dans la façon d'enquêter sur les causes d'accident du travail (AT)?
Xavier Cuny: Oui, de nouvelles méthodes ont été mises au point, puis utilisées, principalement dans de grosses entreprises, telles qu'EDF, Usinor, la SNCF, Rhône-Poulenc ou Renault. En France, la principale innovation a été l'arbre des causes, élaboré à l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS). D'autres méthodes, d'origine anglo-saxonne ou de création plus locale, mais avec le même souci d'approfondir les investigations, ont été appliquées à la même époque dans divers établissements, dont certains dépendant de sociétés multinationales - Colgate-Palmolive, par exemple.
En suscitant quelles réactions?
X. C.: Dans les années 1970, le contexte n'était pas favorable aux analyses approfondies et systématiques des accidents du travail, ni côté patronal, ni côté syndical. Vers 1982, avec la publication des lois Auroux et de leurs décrets, les mentalités ont évolué: les nouveaux comités d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) avaient explicitement, entre autres missions, celle d'analyser les AT dans un but préventif. Plus récemment, les normes internationales et les directives de l'Organisation internationale du travail relatives au management de la sécurité ont eu aussi un effet positif, notamment en préconisant des programmes de type "roue de Deming" (2), avec une étape d'analyse des risques.
Les analyses restent-elles centrées sur les accidents les plus graves?
X. C.: C'est hélas une vieille habitude… Dans les mines, par exemple, seuls les AT très graves ou mortels étaient étudiés en détail, et les analyses étaient publiées sous forme de livrets diffusés parmi le personnel. Cette tendance persiste dans les études de cas aussi bien que dans les statistiques. L'INRS tente aujourd'hui de convaincre les entreprises de s'intéresser à l'analyse d'accidents jugés banals - en particulier les chutes de plain-pied -, pour améliorer globalement l'efficacité des mesures de prévention.
Les progrès ont-ils connu une diffusion suffisante?
X. C.: La diffusion en la matière n'est heureusement pas restée au stade expérimental. Des institutions publiques ou privées se sont mobilisées pour que ces progrès dans les connaissances aient des retombées concrètes. Les principaux syndicats de salariés ont fait de même. En 2006, la direction générale du Travail a diffusé L'enquête après accident du travail. Démarche méthodologique (3), document dont j'ai été l'initiateur auprès d'un groupe de travail paritaire de ce qui était alors le Conseil supérieur de la prévention des risques professionnels (4).
Actuellement se déroule une opération de mobilisation d'un ensemble de caisses régionales d'assurance maladie, sous la conduite de l'INRS, pour un fort développement de l'analyse des accidents impliquant une perturbation d'un mouvement d'une personne au travail.
Peut-on, mieux que jadis, tirer des enseignements d'un accident?
X. C.: Parallèlement aux méthodes d'analyse, la modélisation de l'accident du travail s'est développée. Incontestablement, l'analyse et les mesures de prévention qu'elle a suscitées ont amélioré la capacité des entreprises à prévenir les accidents. Mais le progrès encore indispensable supposera de poursuivre le développement de cette modélisation, en veillant à l'ajuster aux besoins des préventeurs en entreprise.
(1) Conservatoire national des arts et métiers.
(2) Cycle répété d'actions correctives et préventives en quatre étapes, qui vise à améliorer la qualité d'une organisation.
(3) Téléchargeable sur www.travail-solidarite.gouv.fr/IMG/pdf/Demarche_methodologique_-_enquetes_apres_accident_du_travail.pdf
(4) Le Conseil d'orientation sur les conditions de travail (Coct) lui a succédé en 2009.
Article issu du dossier Encore trop d'accidents du travail
Entretien avec Xavier Cuny,
Propos recueillis par Véronique Merlin
Santé & Travail n° 072 - octobre 2010
Notes
(1) Conservatoire national des arts et métiers.
(2) Cycle répété d'actions correctives et préventives en quatre étapes, qui vise à améliorer la qualité d'une organisation.
(3) Téléchargeable sur www.travail-solidarite.gouv.fr/IMG/pdf/Demarche_methodologique_-_enquetes_apres_accident_du_travail.pdf
(4) Le Conseil d'orientation sur les conditions de travail (Coct) lui a succédé en 2009.
