Epargne : une finance qui marche sur la tête
Christian Chavagneux
Alternatives Economiques n° 269 - mai 2008
Dans chaque pays, les ménages et les entreprises épargnent et investissent. Quand l'épargne se révèle supérieure à l'investissement, le pays dispose d'un surplus d'épargne qu'il exporte vers le reste du monde. En bonne logique économique, ces surplus disponibles devraient se diriger là où les besoins d'investissement sont les plus importants: pays du Sud, pays émergents, secteurs innovants (nouvelles technologies) et partout dans le monde. Que constate-t-on?
Les Etats-Unis prélèvent pour eux seuls la moitié de cette épargne internationale disponible afin de combler leur manque d'épargne interne. Celui-ci résulte de la surconsommation des ménages américains et de la spéculation immobilière. Ainsi que du déficit budgétaire de l'Etat, qui a procédé aux baisses d'impôts les plus importantes de tous les pays développés (une tendance qui s'est accélérée durant la présidence de George W. Bush, en particulier en faveur des plus fortunés et des entreprises). Tout en maintenant un niveau élevé de dépenses pour soutenir l'activité en pleine crise financière, faire fonctionner une économie sophistiquée et assurer un minimum d'Etat-providence. Avant la crise des subprime, les Etats-Unis attiraient les deux tiers de cette épargne mondiale. La chute de l'immobilier et le ralentissement en cours de l'économie américaine ont réduit les besoins de financement extérieur, mais les Etats-Unis restent les premiers bénéficiaires des mouvements de capitaux internationaux.
A l'inverse, les pays en développement pris dans leur ensemble dégagent un surplus d'épargne. Ce sont eux qui financent le reste du monde! La façon dont les pays émergents en particulier s'inscrivent dans la finance mondiale défie la logique économique. Alors qu'ils devraient être importateurs nets de capitaux, ils constituent des réserves (un stock de l'ordre de 4 500 milliards de dollars fin 2007), qu'ils placent… dans les pays riches. De plus en plus sous la forme de fonds souverains, des fonds d'investissement d'Etat qui entrent au capital des grandes entreprises des pays développés. Ce qui pousse le Nord à célébrer moins qu'hier les vertus de la libéralisation financière…
Christian Chavagneux
Alternatives Economiques n° 269 - mai 2008

