Quatre géants qui changent le monde

Yann Mens | Alternatives Internationales n° 032 - septembre 2006

Extraordinaire croissance chinoise, concurrence des firmes indiennes avec leurs homologues européennes, victoires du Brésil à l'OMC: le poids croissant des grands pays émergents change la donne mondiale. Et leur jeu, quand il est groupé, inquiète les Occidentaux.

Ce ne sont pas des nouveaux venus sur la scène internationale. Longtemps pourtant, les grandes puissances installées les ont regardés de haut. Tout géants qu'ils soient dans leur région respective, l'Inde, le Brésil, l'Afrique du Sud, et même la Chine ne semblaient pas capables de remettre en cause la suprématie occidentale sur le monde. Et à en croire les chiffres, ils ne le sont toujours pas. Les grands pays du Sud ont les hommes, sans doute, puisque, ensemble, ils représentent plus de 40% de la population de la planète. Mais ils n'ont pour l'heure ni la puissance économique, ni celle des armes. Même en cumulant leurs forces, la Chine, l'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud ne parviennent pas à la cheville des seuls Etats-Unis qui dominent la scène mondiale. Ensemble, leurs PNB (Produit national brut) représentent péniblement un quart de celui de l'hyperpuissance. Et pour leurs budgets de défense, le déséquilibre est plus flagrant encore. Mis bout à bout, ils n'atteignent même pas 15% de celui de Washington.

Même si le fossé reste, et pour longtemps (cf infograghie p. 30), profond, l'extraordinaire croissance économique chinoise, accompagnée de l'augmentation constante de ses dépenses militaires, a commencé à changer le regard occidental sur ces puissances en ascension. Les investissements asiatiques en Occident, la concurrence opposée par des entreprises indiennes à des homologues européennes ou américaines sur des secteurs à haute technologie aussi. Et puis, alors que les pays occidentaux s'étaient habitués à diviser les pays du Sud pour continuer à régner, à l'ONU notamment, voilà qu'à l'OMC (Organisation mondiale du commerce) en 2003, une vingtaine de pays émergents emmenés par le Brésil et l'Inde, ont fait bloc pour s'opposer aux projets des Etats-Unis et de l'Union européenne en matière de libéralisation des échanges. Lorsque ce G20 est né, peu d'observateurs lui prêtaient longue vie. Trois ans plus tard pourtant, il est toujours là. Et sa cohésion est pour beaucoup dans le gel actuel du cycle de Doha. Même si ses promoteurs, Brasilia surtout, assurent vouloir relancer aussi tôt que possible les négociations

Que cherchent ces géants du Sud sur la scène internationale? D'abord, la stabilité de leur environnement. Car globalisation oblige, l'impératif catégorique pour chacun d'entre eux est d'assurer la croissance de son économie, tout en garantissant la cohésion de sa société. Avec la démocratie (Inde, Brésil, Afrique du Sud), ou sans elle (Chine). Sauf à ce que l'un d'entre eux juge ses intérêts vitaux menacés, notamment dans le cas (douteux) où Washington encouragerait des velléités d'indépendance de Taiwan face à Pékin, aucun grand Etat du Sud n'envisage une aventure militaire contre une autre grande puissance. Et surtout contre les Etats-Unis. Au contraire même, à en juger par leurs comportements. Car sur le plan stratégique, chaque grand pays du Sud, inquiet ou pas des périls de l'hyperpuissance américaine, ne manque pas de jouer les obligés pour peu que l'occasion se présente de soigner son image à Washington.

Prudence face à Washington

Ainsi, sentant Washington déterminé et tout membre permanent du Conseil de sécurité qu'elle soit, la Chine a évité de brandir son veto pour s'opposer à la guerre en Irak. Comme New Delhi, Pékin était vite monté dans le train américain de la lutte antiterroriste après le 11 septembre. Ce qui lui avait permis de couvrir la répression de ses propres mouvements musulmans, dans la province occidentale du Xinjiang. De son côté, l'Inde en a profité pour se faire pardonner sa très grande faute, elle qui avait violé l'interdit édicté par Washington en matière de nucléaire militaire avec ses premiers essais en 1998. A défaut de pouvoir sévir contre le terrorisme peu virulent dans le cône Sud, le Brésil, soucieux de faire reluire son étoile de puissance ascendante, a pris en 2004 la direction de la mission des Nations unies en Haïti. Un pays en pleine décomposition, proche des Etats-Unis qui attirent irrésistiblement les migrants de Port-au-Prince, mais où Washington n'est pas pressé de risquer la vie de ses soldats.

Loin de l'affrontement est-ouest

Les grands pays du Sud n'ont certes pas renoncé à s'opposer sur le terrain diplomatique aux desseins occidentaux pour défendre leurs intérêts nationaux. Mais ils préfèrent l'escarmouche au duel déclaré. Ainsi, alors même que sur l'Irak elle est restée quasi coite au Conseil de sécurité, la Chine biaise et résiste autant qu'elle peut, en tandem avec Moscou, à l'adoption concrète de sanctions que les Etats-Unis et l'Union européenne prônent contre l'Iran suspect de poursuivre un programme nucléaire militaire clandestin. Téhéran est l'un de ses premiers fournisseurs de pétrole. Lorsque le choc frontal devient inévitable, les géants du Sud essaient d'affronter Washington en groupe plutôt qu'en combat singulier. Comme en atteste l'exemple de l'OMC. Pour autant, dix-sept ans après la chute du mur de Berlin, un conflit Nord-Sud n'est pas en train de remplacer progressivement la bataille Est-Ouest de la guerre froide. Outre que les rivalités idéologiques ont disparu, le temps n'est plus aux camps figés du passé où, malgré leur rhétorique, la quasi-totalité des non-alignés avaient fini par s'associer à l'une ou l'autre des deux grandes puissances du moment. Aujourd'hui, aucun géant, même la Chine, ne domine les pays en développement, à la manière de l'Union soviétique pour l'ancien bloc de l'Est. Et les alliances sont plus tactiques que durables, mouvantes au gré des sujets. Le G20 lui-même, dont la cohésion a surpris, repose d'abord sur l'existence d'un adversaire commun (et divisé en la matière), les Etats occidentaux. Et pas sur un tissu de relations économiques solides entre ses principaux membres qui pourraient offrir une alternative aux marchés européen et américain.

Même sur le plan régional, la constitution d'alliances stables reste laborieuse pour les géants du Sud. Chacun tente de s'assurer un pré carré dans son environnement proche pour asseoir son image de poids lourd mondial. Et décrocher à terme, dans le cas de l'Inde, du Brésil et de l'Afrique du Sud, un siège de membre permanent au Conseil de sécurité Mais le jeu est très serré. Car il suppose à la fois de se faire adouber par l'hyperpuissance en place, en jouant à l'occasion dans la région les sous-traitants de Washington, comme pour la lutte antiterroriste et, dans le même temps, de soustraire peu à peu la même région au jeu des pays occidentaux. Ainsi, la Chine cultive ses relations avec l'Asean (Association des nations d'Asie du Sud-Est) pour tenter de limiter l'influence américaine en Extrême-Orient. Mais le Japon reste arrimé à Wahsington. Le Brésil tente à grand-peine de rassembler l'Amérique du Sud derrière sa bannière pour s'opposer aux accords de libre-échange entre les Etats-Unis et les pays de la région. Et l'Afrique du Sud, qui fustige volontiers les anciennes puissances coloniales pour leur impérialisme, s'efforce de réduire les principaux foyers de tension au sud du Sahara. Mais sans parvenir à faire admettre son leadership régional par le rival nigérian. C'est pourtant dans leur capacité à convaincre leurs voisins qu'ils ont plus intérêt à s'allier avec eux qu'avec les grandes puissances occidentales que résidera sans doute l'ascendant croissant des géants du Sud. La démonstration reste à faire.

  • Chine-USA : le duel
  • Depuis 1979, Pékin privilégie son ascension économique. Et sa politique étrangère est soumise à cet objectif. D'où un principe directeur: pas d'ingérence dans les affaires des autres. Pour l'instant. Car elle rêve, à terme, de concurrencer Washington.

  • Brésil : mariage de raison
  • L'unilatéralisme américain a poussé le quatrième exportateur mondial de produits agricoles à jouer collectif. Boosté par ses succès à l'OMC contre les Etats-Unis et l'Europe sur le coton et le sucre, Brasilia renforce ses alliances au Sud, initiées avant l'arrivée au pouvoir de Lula.

  • Inde : quand la bombe en impose
  • Après avoir refusé l'arme nucléaire au nom du pacifisme, Delhi réalise des essais en 1974, puis en 1998, car il veut entrer dans le club des grands. Pari en partie réussi, l'après-11 septembre lui donnant un intérêt stratégique décisif.

  • Kyoto "Le Nord doit aider le Sud sur les technologies nouvelles"
  • Dans le cadre du protocole de Kyoto, entré en vigueur en 2005 et dont ils sont signataires, les grands pays en développement, comme la Chine et l'Inde, n'ont pas souscrit d'engagement chiffré pour la réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre. Cl'une des principales raisons avancées par les Etats-Unis pour ne pas ratifier le protocole. Washington affirme que cette absence d'engagement contraignant avantage des pays émergents, qui sont ses rivaux sur le plan commercial. ...

  • Gouvernance mondiale : "le Sud s'inspire du modèle européen"
  • Si les institutions internationales ne répondent pas, au moins en partie, aux attentes du Sud, elles mettront en péril la stabilité de la planète. Mais leur refonte bute sur un unilatéralisme américain obstiné. D'où les tentatives de régulation régionale. La montée en puissance de grands pays du Sud comme la Chine, l'Inde ou le Brésil favorise-t-elle un rééquilibrage des relations internationales, et au-delà une meilleure gouvernance globale? Richard Higgott. ...

  • Afrique du Sud : les bénéfices des bons offices
  • La première puissance industrielle du continent se rêve en pilier de la renaissance africaine. Sa médiation pour la paix au Burundi et en RDC sont des succès. Mais ses errements au Zimbabwe ont déçu les Occidentaux.

  • ONU "La réforme du Conseil de sécurité est bloquée"
  • Les grands pays du Sud, notamment l'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud, réclament depuis longtemps un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l'ONU, arguant d'un fait indéniable: la composition du Conseil, instituée en 1945, n'est plus adaptée au monde actuel. Mais tout élargissement est bloqué. D'abord parce qu'ils sont divisés. L'Assemblée générale, où les pays du Sud sont dominants, devrait voter une telle réforme aux deux tiers de ses membres. Or le Pakistan refuse que l'Inde soit membre permanent. Le Mexique et l'Argentine sont opposés à la candidature du Brésil. ...

En savoir plus

Livres

Inde, Chine, à l'assaut du monde,sous la direction de Pascal Gauchon, PUF coll. Major, 2006
"La Chine, l'Inde et le nouvel ordre mondial", par Christopher Flavin et Gary Gardner, in L'Etat de la Planète 2006, Worldwatch Institute-Association L'Etat de la Planète (Genève), 2006
ComBiblioItemtive Foreign Policy, Adaptation Strategies of the Great and Emerging Powers, sous la direction de Steven W.Hook, Pearson Education (New Jersey), 2002
Quand la Chine change le monde, par Eric Izraelewicz, LGF Poche, 2005
L'Inde contemporainede 1950 à nos jours, sous la direction de Christophe Jaffrelot, Fayard-Ceri, 2006
Le Brésil, les défis d'une puissance émergente
"Problèmes Economiques", n°2871, mars 2005,La Documentation Française

Sur la toile

http://www.blackwell-synergy.com/toc/inta/82/1;jsessionid=cdpT-XEk2VSf3jYHqU: "Hegemony, liberalism and global order: what space for would-be great powers?", par Andrew Hurrell, International Affairs (Londres) Janvier 2006, vol 82, n°1.
http://www.gs.com/insight/research/reports/99.pdf: "DreamingWith BRICs: The Path to 2050", par DominicWilson et Roopa Purushothaman, Global Economic Papers, Goldman Sachs, 2003.
http://www.ids.ac.uk/ids/global/asiandriversindex.html: Asian Drivers Programme, Institute of Development Studies (Sussex).
http://www.fes-globalization.org/publications/050320_01_Genf.pdf: "Brazil's Foreign Economic Policy: South - South, North - South or both?", par Isabelle Maag, FES Briefing Papers (Genève), mars 2005.
http://www.hsrcpress.ac.za/freedownload.asp?id=2143: South Africa Role in Conflict Resolution, livre sous la direction de Roger Southall, HSRC Press (Cape Town), 2005

Yann Mens | Alternatives Internationales n° 032 - septembre 2006

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