Le retard français
Coll. de l'Ifri, éd. La Documentation française, 2004, 126 p., 10 euros
Denis Clerc
Alternatives Economiques n° 228 - septembre 2004
Depuis plus d'un quart de siècle, la croissance économique en France est largement inférieure à celle des Etats-Unis et le taux de chômage largement supérieur, alors que c'était l'inverse au cours du quart de siècle précédent. Ne nous racontons pas d'histoires: s'il en est ainsi, ce n'est pas seulement, ni même principalement, pour des raisons macro-économiques, mais parce que notre croissance est tirée par des spécialisations productives qui commencent à dater. Elles ont permis d'effectuer brillamment le "rattrapage des Trente Glorieuses", mais pas de passer au stade suivant, celui de la croissance par l'innovation, désormais source essentielle du dynamisme économique de nos sociétés. Nous peinons à les acclimater, contrairement aux Etats-Unis et aux sociétés scandinaves. Faute de changements profonds, le potentiel de croissance des vingt-cinq ans à venir restera médiocre, à peine supérieur à 1,2% par an: pas de quoi résorber le chômage et encore moins l'écart avec les Etats-Unis, qui est déjà de l'ordre de 30% pour le revenu moyen par habitant et qui s'approfondira.
Alors, que faire pour passer à un rythme de croissance un peu plus rapide (les auteurs avancent 2,1%)? D'abord, investir dans la formation, dans la recherche et développement, mieux et plus que ce que nous faisons actuellement, de manière à gagner en productivité. Ensuite, accroître la population active car "de nombreuses analyses ont souligné le rôle de la faible progression de la quantité de travail utilisée dans la production pour expliquer les performances de la croissance française". Enfin, réformer le marché du travail de sorte que la destruction créatrice à la Schumpeter puisse s'effectuer: le neuf ne peut se créer que si le vieux disparaît.
Si le premier axe (investir dans l'innovation) emporte facilement la conviction, tant les données avancées sont claires et sans appel, il n'en va pas de même des deux autres. Ils ont en commun de reposer sur une même approche: la dynamique du marché saura bien remplacer les emplois détruits par des nouveaux et tirer profit des ressources humaines supplémentaires issues d'une retraite prise plus tardivement. Hélas, la destruction peut aussi être destructrice de savoir-faire rendus inutiles, de travailleurs âgés sans avenir ou de personnes laissées sur le bord du chemin: l'exclusion se nourrit aujourd'hui de ces travailleurs cantonnés trop longtemps dans le chômage ou l'emploi sans lendemain. Certes, les auteurs en sont conscients: "La stimulation du processus de destruction créatrice doit s'accompagner d'une sécurisation des parcours professionnels." C'est justement cela qui pose problème aujourd'hui: ces parcours professionnels sécurisés, les ouvrières de Moulinex ne les ont pas rencontrés. Alors, parlons-en avant de déchaîner les forces du marché. Sinon, on sait de quel prix cela se paiera…
Coll. de l'Ifri, éd. La Documentation française, 2004, 126 p., 10 euros
