Le travail en France. 1800-2000 Olivier Marchand et Claude Thélot
coll. Essais et recherches, éd. Nathan, 1997, épuisé
Arnaud Parienty
Alternatives Economiques Poche n° 021 - novembre 2005
Cet ouvrage présente l'évolution quantitative de la population active et de la structure socioprofessionnelle en France depuis deux siècles. Trois chapitres sont également consacrés à la baisse de la durée du travail, à l'accroissement des salaires et à celui de la productivité. Les deux auteurs dessinent ainsi une fresque de l'évolution du travail en France depuis le début de la révolution industrielle.
Cet ouvrage ne présente aucune théorie ni vision du monde particulières. Il vise à fournir une description chiffrée des immenses transformations qu'a connues le travail en France au cours des deux derniers siècles. L'objectif est en apparence modeste, mais il n'existe pas d'autre synthèse comparable. La raison en est la difficulté d'accès aux données. Selon les sujets, on peut faire remonter le premier recensement fiable de la population active à 1896, 1946, voire 1954. Pour l'ensemble du XIXe siècle, les données sont très partielles. Pour toute la période, elles sont hétérogènes, les définitions et les modes de collecte variant avec le temps.
Les auteurs présentent dans un premier temps une estimation homogène du nombre d'actifs, en se basant pour l'ensemble de la période sur les mêmes définitions. Ils aboutissent à des résultats chiffrés: la population active a doublé en deux siècles et elle s'est féminisée. L'agriculture, qui occupait les deux tiers de la main-d'oeuvre en 1800, n'en emploie plus que 4%.
Ce doublement de la population active entre 1800 et 2000 résulte de changements démographiques et de modifications dans les comportements d'activité. La population en âge de travailler est passée de 22 millions à 36 millions de personnes. On remarque au passage qu'après être restée stable aux alentours de 77% jusqu'à la première moitié des années 50, la part de la population active dans la population totale a chuté de 79% à 61% entre 1955 et 1996. Ce qui constitue un important facteur de freinage de la croissance du niveau de vie, puisque la proportion de ceux qui produisent les richesses est moins importante. Et cela alors même qu'on est dans la période, après le baby-boom, de loin la plus forte en termes d'augmentation de la population active: sa croissance est en effet de plus de 1% par an dans les années 1965-1996.
Quant aux changements dans les comportements d'activité, on commence à travailler plus tard du fait de l'allongement de la durée des études. L'âge moyen de fin d'études passe ainsi de 11,5 ans en 1896 à 18,4 ans en 1996, et les auteurs rappellent que la proportion de diplômés du supérieur est inférieure à 4% en 1968. On s'arrête également plus tôt de travailler. Mais le taux d'activité des femmes, s'il diminue pendant la première moitié du XXe siècle, augmente ensuite nettement, pour atteindre aujourd'hui un niveau plus élevé qu'à toute autre période.
L'analyse du chômage est limitée à l'époque récente. La notion même de chômage n'a en effet pas grand sens au XIXe siècle; elle émerge peu à peu au XXe siècle, avec la généralisation du salariat et les débuts de l'indemnisation.
La structure socioprofessionnelle a beaucoup changé, même s'il est malaisé de remonter loin dans le temps, car les nomenclatures évoluent et les dénominations changent de signification. Le sens général de cette évolution est le développement du salariat et les progrès de la qualification, qui vont de pair avec l'élévation du niveau de formation. Dans une analyse séparée, les auteurs calculent par ailleurs que le capital humain, potentiel productif tenant compte du nombre des actifs et de leur "qualité" mesurée par leur niveau d'études, a triplé en deux siècles.
La durée du travail a au contraire été divisée par deux depuis le milieu du XIXe siècle, passant de 3 000 heures à 1 500 heures par an environ. Dans ce mouvement long, les années 1936-1938 se signalent, les lois sur les 40 heures et la création des congés payés entraînant une baisse historique du temps de travail de plus de 9% en deux ans; Alfred Sauvy a expliqué en quoi elle avait handicapé l'économie française. Par comparaison, celle qui a lieu durant les années 1980-1990 se fait à un rythme inférieur à 1% par an.
Malgré cette baisse globale du temps de travail, les salaires ont connu une hausse remarquable, particulièrement après la Seconde Guerre mondiale. Une hausse qui se fait à un rythme très irrégulier. Durant la première moitié du XIXe siècle, les salaires stagnent. Leur pouvoir d'achat double dans la seconde moitié du siècle, puis stagne à nouveau jusqu'en 1946, avant de tripler au cours des Trente Glorieuses, principalement grâce aux gains de productivité. Mais, alors que le salaire ouvrier augmente de 4% par an à cette époque, sa progression est dix fois moins rapide depuis 1976.
Au-delà du vaste tableau brossé par les auteurs, ce livre est une occasion passionnante de voir la recherche en action. Dans un style d'une très grande simplicité, Olivier Marchand et Claude Thélot font part de leurs hypothèses, de leurs difficultés, de la méthode qu'ils ont utilisée, des approximations nécessaires qu'ils ont dû accepter…
Ouvrage d'une grande clarté, accessible à tout public.
coll. Essais et recherches, éd. Nathan, 1997, épuisé
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