le sida, maladie d'état
Avec la pandémie de sida, la sécurité sanitaire figure à l'agenda des rencontres internationales. Indépendamment de toute considération d'ordre moral, il semble admis que l'intérêt de toutes les nations du monde est de s'attaquer conjointement à ce fléau et, par extension, à d'autres maladies épidémiques. Encore faut-il savoir de quoi l'on parle, c'est-à-dire de quel fléau et de quels moyens pour le combattre. Le sida est indiscutablement une priorité majeure, par ses conséquences à la fois humaines et économiques. Mais malheur en révèle d'autres, qui se situent en amont de l'épidémie elle-même et devraient être les points d'attaque primordiaux.
D'une part, l'incurie des gouvernements africains et asiatiques, qui n'ont réservé aux ministères de la Santé qu'une partie dérisoire de leurs budgets, encore amputés, il est vrai, par les prescriptions des Diafoirus du FMI. D'autre part, l'entretien depuis vingt-cinq ans d'une véritable idéologie du tout préventif se résumant à un prêchi-prêcha hygiéniste, inspirée de l'icône du "médecin aux pieds nus" portée par l'OMS et l'Unicef. Enfin, la logique exclusivement financière de l'industrie pharmaceutique, laquelle oublie opportunément que ses produits ne sont écoulés qu'avec l'appui des pouvoirs publics, ce qui fait d'elles des opérateurs d'un marché étroitement encadré et qui n'a donc rien de "pur".
Devenues totalement intenables, ces positions sont aujourd'hui ébranlées. La responsabilité primordiale de régimes dictatoriaux du tiers monde face à la situation désastreuse de leurs populations (pas seulement sur le plan sanitaire) s'impose peu à peu comme une réalité. L'évidence de l'inanité de stratégies préventives menées au détriment de structures de soins, certes plus coûteuses, est enfin reconnue: l'OMS s'est convertie cette année - cette année seulement! - à la nécessité de soigner les malades. Quant aux firmes pharmaceutiques, il a bien fallu qu'elles se résignent, tout récemment et sous la pression de l'opinion, des associations
et des médias, à ouvrir une brèche dans la muraille des sacro-saints brevets. Ajoutons que ce fut pour mieux la refermer aussitôt à coups de mesures réglementaires.
A l'heure où le sida ravage l'Afrique et s'étend rapidement en Asie, notamment en Chine, on constate une évolution des esprits et une mobilisation face à l'urgence. L'apparition en Asie d'une nouvelle souche de grippe, potentiellement plus meurtrière encore que celle qui fit plus de vingt millions de morts en 1918, est une incitation supplémentaire à agir vite. Si l'épidémie de sras a pu être identifiée et contenue si rapidement, c'est notamment parce qu'on a craint qu'il ne s'agisse de ce virus effrayant. Crainte en l'occurrence non fondée mais salutaire, puisque les mesures administratives, épidémiologiques et médicales prises en peu de temps ont permis le contrôle de cette maladie. L'histoire du sida, pour effrayante qu'elle soit, montre que l'intervention d'organisations issues de la société civile a accéléré la recherche clinique et autorisé une bien meilleure évaluation des techniques de soins et de prise en charge, ainsi que leur diffusion. Avec les médicaments antirétroviraux, c'est ici que réside sans doute, et de très loin, la principale innovation médico-sanitaire apparue ces trente dernières années.
L'urgence est là. Elle impose d'abaisser le coût des médicaments en appliquant loyalement une clause d'exception sanitaire au droit des brevets, de relancer la recherche publique et privée sur les maladies infectieuses et parasitaires, d'intégrer associations de malades et ONG à la mise en place et au suivi des dispositifs d'évaluation et de soins. Les Etats ne sont plus les seuls acteurs de la scène internationale. Ils doivent compter avec les ONG, les agences intergouvernementales et les firmes multinationales, mais leur rôle demeure primordial. C'est à eux que revient la responsabilité de construire une réponse à la hauteur de cette urgence mondiale. Les moyens pratiques existent. Reste la volonté politique.

























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