Le facteur 12. Pourquoi il faut plafonner les revenus
Carnets Nord-Montparnasse éditions, 2012, 246 p., 18 euros.
Denis Clerc
Alternatives Economiques n° 313 - mai 2012
Le sous-titre éclaire le titre un peu énigmatique. L'ambition des deux auteurs est de montrer que réduire fortement les écarts de revenus, aujourd'hui abyssaux, de sorte qu'ils ne dépassent pas une fourchette allant de 1 à 12 est non seulement souhaitable mais surtout possible. Pour cela, il faut relever sensiblement les revenus du bas et amputer largement ceux du haut. Le lecteur est intrigué et sceptique : comment est-ce possible dans une économie mondialisée, où les capitaux peuvent circuler à la vitesse de la lumière et où l'argent joue un rôle de marqueur social ? Sans être totalement convaincant, ce livre prouve pourtant qu'il y a beaucoup à faire dans cette direction. L'argumentaire mobilisé n'est pas juste éthique, il est aussi économique, et c'est là une grande part de l'intérêt du livre.
Premier élément : le marché fonctionne sur un modèle psychologique bien connu des marchés financiers, qui veut qu'une croyance anticipée engendre un résultat conforme à cette croyance. La décision de certains d'acheter davantage un produit donné entraîne une hausse des prix, qui pousse les autres à acheter davantage, soit par précaution (avant que cela n'augmente), soit par mimétisme (effet de mode). Le marché a donc impérativement besoin d'une régulation, car les prix (les salaires notamment) qui s'y forment sont souvent loin de refléter les tensions entre offre et demande. Curieusement, les auteurs ne mobilisent pas, dans ce cadre, la notion de salaire d'efficience, selon laquelle loin d'être le reflet de la productivité du travail, le niveau des salaires détermine cette productivité.
Deuxième élément : c'est de plus en plus la demande intérieure qui, à l'avenir, tirera l'activité, y compris dans les pays émergents. Or, nos sociétés fonctionnent sur un modèle déflationniste : " La baisse des salaires [y] assèche la demande solvable. " D'où l'importance de regonfler cette dernière, notamment en relevant les salaires du bas de l'échelle, mais aussi en luttant contre les rentes de situation (les hauts revenus) " qui capturent et stérilisent l'épargne ".
Troisième élément : les dettes publiques actuelles ne pourront jamais être intégralement remboursées, sauf plongée déflationniste suicidaire, car nos sociétés doivent l'essentiel de leur croissance passée à l'utilisation sans cesse accrue d'une énergie dont le prix, augmentant fortement, va ralentir, voire annuler, la croissance potentielle à venir. Dans ce contexte, les rémunérations élevées des uns, tout comme les rendements mirobolants promis par les marchés financiers, sont des formes déguisées de prédation. La conclusion s'impose : réduire fortement les inégalités de revenus, investir massivement dans l'indispensable transition énergétique, favoriser la relocalisation, fût-ce par " un protectionnisme européen raisonné (social et écologique).
Dans ce raisonnement résumé à gros traits, deux points posent problème. Pourquoi attribuer l'essentiel des gains de productivité à l'usage accru d'énergie (selon les thèses contestables de Jean-Marc Jancovici), alors que d'autres les attribuent par exemple au capital humain ? Et, si les auteurs font fréquemment référence à Jean Gadrey, il n'est pas sûr que ce dernier apprécie le plaidoyer en faveur d'une croissance verte. Mais c'est le propre des livres importants que d'ouvrir des discussions passionnées.
Carnets Nord-Montparnasse éditions, 2012, 246 p., 18 euros.
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Voici quelques éléments de réponse aux questions posées par Denis Clerc :
1) en effet, le livre n'aborde pas la question du salaire d'efficience, i.e., la théorie développée à l'origine par Stiglitz et Shapiro qui suggère que les salaires d'équilibre sur le marché du travail seront en moyenne supérieurs à la productivité marginale des salariés à cause de l'asymétrie d'information entre employeurs et salariés. Cette théorie conclut en général à l'existence d'un chômage irréductible, lié au fait que les salaires d'équilibre sont trop élevés. La raison pour laquelle cette théorie n'est pas discutée dans le Facteur 12 est quadruple : a) on ne peut pas tout aborder en quelques dizaines de pages. b) la théorie du salaire efficient repose sur un paradigme de l'incitation (la carotte et le bâton) qui est largement discuté dans le livre et sur lequel nous émettons de sérieuses réserves. Difficile, après de telles réserves, de plaider en faveur d'une interprétation des salaires extravagants des cadres dirigeants actuels en termes de salaire d'efficience (même si, certainement, pareille interprétation contient sa part de pertinence). c) Cette théorie demanderait à être amendée de manière à tenir compte de la dualité du marché du travail européen : en bas de l'échelle, des salariés sous-payés (en moyenne, les salaires européens sont très inférieurs à la productivité du travail) et un chômage de masse ; au sommet de l'échelle, une petite minorité de salariés surpayés (et dont très peu connaissent le chômage). Pour permettre de rendre compte de ce qui s'observe aujourd'hui, la théorie classique aurait donc besoin d'être sérieusement réaménagée. d) Même si cette théorie (pour laquelle j'ai beaucoup de sympathie) était entièrement pertinente, elle reviendrait tout de même à justifier les hauts salaires : la différence entre le salaire d'efficience et la productivité d'un salarié étant le prix à payer de l'asymétrie d'information entre employeurs et salariés. La thèse que défend le livre est, en un sens, plus radicale : l'extravagance de certains salaires (des stars du football comme des opérateurs financiers ou des cadres dirigeants de grandes entreprises) n'a tout simplement pas de justification rationnelle : c'est une pure bulle spéculative sur un marché du travail financiarisé.
2) Deuxième élément de réponse à la recension de Denis Clerc : les thèses discutables de Jean-Marc Jancovici. En gros, il s'agit de constater que sur les 3 % de croissance du ratio PIB/population qu'a connus la planète durant les 30 glorieuses, 1 % venaient de nos petits bras, du progrès technique, etc. et 2 % de la hausse de consommation des énergies fossiles. Or, depuis les années 1970, nous continuons à faire preuve d'intelligence, et gagnons encore 1 % par an, en moyenne, sur la planète, de croissance mais nous n'arrivons plus à augmenter la quantité d'énergie fossile consommée par habitant. Pour une raison simple qui s'appelle, pour faire simple, le pic du pétrole. Ce qui a pour conséquence que, si nous restons dans le modèle productiviste hérité de la Révolution Industrielle, nous plafonnerons avec une croissance du PIB par hab, de 1 % par an.
Oui, ces thèses sont discutables, évidemment. Peu d'économistes, pour l'instant, les reprennent à leur compte pour des raisons que nous essayons d'éclairer dans l'ouvrage. James Hamilton, aux Etats-Unis, est tout de même l'un des rares économistes universitaires à le faire. Dans un autre registre, Meadows (dont le livre va paraître en français et qui sera en France dans les jours qui viennent) avait défendu des thèses similaires dans les années 1970, au MIT, dans le rapport qu'il rendit au Club de Rome. Robert Ayres, à l'INSEAD, défend également ces thèses, même s'il est davantage physicien qu'économiste. (Mais l'INSEAD n'est pas un institut de physique...) A la demande de l'éditeur, nous n'avons pas bombardé le lecteur de références et de notes de bas de page, permettant de montrer que ces thèses ne sont pas juste défendues par un groupuscule isolé. C'est peut-être un tort.
Troisième élément de réponse: 3) la croissance verte et Jean Gadrey. Jean est copieusement cité dans l'ouvrage, en effet, parce que Cécile comme moi avons beaucoup de respect pour l'oeuvre de ce grand économiste français. Denis suggère que nous plaidons en faveur de la croissance verte et que Jean Gadrey pourrait ne pas nous suivre sur ce terrain. Je ne pense pas que nous fassions un plaidoyer, dans ce livre, pour la croissance verte (au sens où l'entendent ceux qui affirment qu'il suffira de "verdir" nos modes de production et de consommation pour faire repartir la croissance du PIB). Mais que Denis nous attribue cette position montre, au moins, que nous n'avons pas été assez clairs. La thèse que nous défendons est que l'économie européenne est menacée de tomber dans une trappe à liquidité semblable à celle du Japon. Que le seul moyen d'y échapper est de trouver les ressorts d'une relance économique. Que cette relance ne peut pas consister en autre chose que le grand programme de transition énergétique et écologique qu'un nombre chaque jour plus grand de personnalités de tout horizon (droite comme gauche) appellent de leurs voeux. Que cette transition créera beaucoup d'emplois, beaucoup d'activité économique et transformera profondément notre paysage social. Est-ce que cela s'appelle de la "croissance verte" ? Nous n'utilisons jamais le mot (sauf dans une citation de Philippe Askenazy). Et, à mes yeux, ce n'est pas ce que nous défendons : cette transition passera inévitablement par une décroissance d'un certain nombre de modes de consommation et de production qui ne sont tout simplement pas tenables. Il est clair également que la redistribution que le Facteur 12 appelle entrainera une décroissance du niveau de vie des plus privilégiés. Mais tout l'enjeu est de faire en sorte que cette transition n'entraine pas une décroissance de la demande de travail, au contraire ! Est-ce que cela provoquera une hausse du PIB ? Je n'en sais rien, et, au fond, ce n'est même plus la question : le PIB est un mauvais indicateur, qu'il est grand temps de remplacer par d'autres, beaucoup plus pertinents. Parmi les indicateurs alternatifs figurent ceux sur lesquels nous travaillons, Cécile Renouard et moi, les indicateurs de sortie de la pauvreté et de capacité relationnelle.
Gaël Giraud (CNRS, Centre d'Economie de la Sorbonne).