Le courrier des lecteurs de mars 2010
Alternatives Economiques n° 289 - mars 2010
L'article paru dans Alternatives Economiques à propos de la crise islandaise (numéro de février 2010, page 31) est plutôt mieux que ce que l'on a pu lire à ce propos dans la presse française! Avec pourtant une erreur de taille et des approximations.
L'erreur porte sur le montant de la dette d'Icesave: si effectivement elle est estimée à 3,8 milliards d'euros, une très large partie de cette dette (entre 75% et 90%) est couverte par les actifs de la Landsbanki, dont Icesave était une agence. Avec les intérêts, la somme à rembourser entre 2016 et 2024 est estimée à ce jour entre 1,5 et 2,5 milliards d'euros, ce qui reste énorme, comparé à une population d'à peine 320 000 habitants.
Il est également très approximatif de dire que la richesse de l'Islande venait "surtout" de l'activité bancaire, d'autant que celle-ci s'exerçait en Europe continentale et a surtout enrichi des banquiers que l'on ne voyait guère en Islande. Elle y a évidemment contribué, mais le haut niveau de vie des Islandais est antérieur à la formation de la bulle bancaire.
Autre approximation: ce n'est pas l'accord que le président a refusé de ratifier (pour des raisons qui ont peu à voir avec la démocratie et beaucoup avec son ego et sa réélection), mais la loi autorisant la garantie de l'Etat sur l'emprunt; et ce, sans prévenir le gouvernement auparavant et alors qu'il avait ratifié en septembre une loi quasi identique! Ce veto a pour effet immédiat de détruire en partie les résultats d'une politique économique drastique qui commençait à produire des résultats, et dont il est dommage que l'auteur ne parle pas…
Michel Sallé
Je suis professeure d'économie et gestion et présidente de l'Association des professeurs de communication, d'économie et gestion. (…) Je suis indignée, et je pèse mes mots, que vous relayiez avec autant de détermination la lutte des professeurs de sciences économiques et sociales (SES) en ignorant totalement celles des professeurs d'économie et gestion.
J'en viens à me demander si vous ne préférez pas vous cantonner dans l'analyse des discriminations sociales plutôt que de tenter de les faire reculer. En effet, vous déplorez, avec raison, que les nouveaux programmes d'option SES diminuent la part de la sociologie de façon à masquer les injustices sociales. Mais, dans le même temps, une autre option exploratoire en économie fait, à travers l'association dont je suis présidente, des critiques proches et que vous ignorez totalement.
Est-ce parce que nous scolarisons essentiellement les enfants des classes populaires que vous nous témoignez une telle indifférence?
Vous n'informez jamais sur le fait que tous les élèves de seconde (ou presque) ont accès à un enseignement d'économie. Ils doivent choisir entre un enseignement de SES et un autre intitulé "Principes fondamentaux d'économie et gestion".
L'introduction d'une option économique pour tous aurait pu être l'occasion de faire reculer la discrimination sociale qui s'opère actuellement dès la classe de seconde entre les élèves suivant des études générales et ceux suivant une filière technologique. On aurait pu imaginer que les futurs élèves des sections générales allaient découvrir des éléments de gestion dans un cadre économique. Ils auraient ainsi pu voir à quel point ces formations de gestion peuvent être formatrices pour l'intelligence, la citoyenneté, l'esprit critique. Ils auraient pu questionner quelques-uns de leurs préjugés sur le fait que les enseignements technologiques tertiaires étaient forcément moins intelligents, moins formateurs puisque réservés essentiellement aux enfants des classes populaires auxquels le système scolaire s'adapte si mal. En ignorant nos formations, vous confortez les idées reçues. (…)
Notre site, http://apceg.info, informe largement sur nos prises de position sur l'enseignement économique en seconde. En ce moment, nous conduisons un sondage très élaboré pour être sûrs de fonder vraiment nos critiques sur l'opinion massive des collègues. (…)
Sylvie Cordesse Marot
"Faut-il avoir peur de la dette publique?". L'article [n° 288], très didactique, n'apporte pas une réponse à cette question accrocheuse, si ce n'est, me semble-t-il, un certain privilège à une approche keynésienne. Mais comment peut-elle être crédible dans une situation d'un endettement public permanent et croissant depuis une trentaine d'années? Un déficit de type keynésien ne peut être que de courte durée et s'appliquer si les conditions énoncées dans l'article sont respectées. Or, qu'en est-il?
Avec la mondialisation, les entreprises, pour répondre à l'augmentation de la demande, auront tendance à délocaliser leur production afin de bénéficier d'avantages fiscaux et de coûts. Cela bénéficiera peu à l'économie nationale: peu de créations d'emplois, peu de rentrées fiscales et donc le déficit perdurera.
Est-ce que le comportement des ménages se modifiera? Des doutes! L'emploi n'étant pas stimulé, les revenus ne progressant pas, comment leur propension à consommer pourrait-elle croître? Et ne seront-ils pas enclin à acheter des produits étrangers moins chers?
Mais, en revanche, vous vous inquiétez sur les éventuelles difficultés du financement de déficits supplémentaires si "l'offre de titres publics ne rencontrait pas de demande au niveau de rendement actuel". Quelle solution? Simple, faisons en sorte que les taux d'intérêt à long terme soient à la hausse. Pour cela, les banques centrales augmentent leur taux directeur, orientant ainsi les marchés financiers. La boucle se referme, l'augmentation de la dette publique vient répondre aux marchés financiers, pour la grande satisfaction des détenteurs de capitaux qui trouvent sécurité et rémunération.
Vous passez sous silence le fait que la charge de la dette (…) est équivalente à l'impôt sur le revenu: quelle ponction du capital sur les recettes publiques! Ce ne serait "qu'une juste rémunération pour services rendus".
La dette publique persistante résulterait-elle d'une mauvaise gestion? Ou répondrait-elle aux besoins des capitaux privés (…)? Oui, la dette publique permanente fait peur, elle est un danger, un frein à la croissance, une charge toujours plus lourde pour l'économie et pour ses agents, et en particulier pour les ménages.
Jean-Claude Lacaud
Je souhaite réagir à propos de l'éditorial de Philippe Frémeaux dans l'édition de février ("Mensonges"), saluant la stratégie de Renault, gardant en France la conception et l'industrialisation, laissant la fabrication se réaliser dans des pays à bas coût de main-d'oeuvre. Je me permets de vous livrer quelques commentaires.
Je suis persuadé que c'est une erreur profonde que de penser qu'on peut concevoir bien des produits ou des machines à distance; qu'il n'y a pas de bonne conception sans une confrontation directe avec la fabrication, avec le process.
Je suis moi-même ingénieur, et j'ai enseigné une trentaine d'années en école d'ingénieurs, notamment la conception; je crois sincèrement pouvoir affirmer qu'un concepteur, possédant de bonnes notions scientifiques et technologiques, ne peut réussir que s'il possède aussi les notions de fabrication, du travail sur machines, et que cette culture ne peut s'exprimer au mieux qu'au contact direct de la mise en oeuvre. Je pense qu'il est illusoire de croire à une bonne conception, une bonne R&D, une bonne industrialisation décorrélées du reste. (…)
A. M.
Je suis abonné à Alternatives Economiques et les numéros sont régulièrement posés sur la table basse de mon salon.
Hier, mon fils de 2 ans et demi, très impressionné devant la couverture du numéro de février 2010, demande: "Quoi ça?"
Son grand frère, 4 ans et demi, prenant le ton qu'il a lorsqu'il explique la vie au petit lui répond: "C'est une dette."
Vincent Roger-Machart
Je suis paysan en montagne et maire depuis quinze ans d'une commune de 1 000 habitants parmi les plus pauvres d'Alsace. Abonné à votre revue, je tiens à vous féliciter pour être un des rares espaces de prospective et de débat d'idées existant encore. Engagé depuis fort longtemps en faveur du développement durable (notre commune a obtenu les Rubans du développement durable en 2006), j'ai lu avec une particulière attention votre numéro spécial consacré à l'économie durable. (…).
Si je partage entièrement votre introduction, je m'interroge sur le fait de "reprendre la dynamique de réduction du temps de travail" hormis la question des heures supplémentaires. Il est pour moi capital de souligner que les 35 heures ont creusé une fracture sociale considérable entre les salariés et les travailleurs indépendants (paysans, artisans, petits commerçants) des régions rurales où la plupart continuent à travailler plus de 60 heures par semaine pour souvent moins que le Smic. Ceux bénéficiant des 35 heures ont un travail souvent bien plus stressant. (…). Le problème de fond est de s'épanouir dans son travail et d'en tirer un revenu décent. (…)
Jean Vogel
Alternatives Economiques n° 289 - mars 2010
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