L'Europe avant Kerry
Dans moins d'un mois, nous saurons. Nous saurons si l'Amérique et le monde sont délivrés de l'extrémisme et de l'arrogance qui gouvernent depuis quatre ans à Washington. Une puissance américaine quatre ans de plus entre les mains d'un président sous l'influence d'idéologues va-t-en-guerre accoucherait d'un monde encore plus violent, plus désespéré, plus injuste et plus incertain. Mais il n'est pas sûr que les bases de la politique étrangère américaine soient remises en cause par le scrutin du 2 novembre. Même si les démocrates paraissent plus conscients des limites de la puissance militaire et plus enclins à consulter leurs alliés, l'arrivée de John Kerry à la Maison Blanche ne changerait pas tout. La vision démocrate du conflit israélo-palestinien, par exemple, n'est guère différente de celle des Républicains.
L'évolution en profondeur de la politique étrangère américaine dépend moins de cette élection que du réveil stratégique de l'Europe. Si l'Amérique s'est enivrée de sa puissance, c'est que nous l'avons laissée boire. Quand l'Union se montre unie, comme dans les négociations commerciales, Washington n'impose pas sa volonté au monde. En freinant le développement d'une véritable politique étrangère et de sécurité commune, les dirigeants européens ont donné un blanc-seing à "l'hyperpuissance". Et pourtant, forte d'avoir su transformer un continent anéanti par les rivalités de puissance en espace de paix, l'Europe prouve qu'une autre conception des relations entre Etats est possible. Qui privilégie le règlement des conflits parla négociation et non par la guerre. Et qui attend la paix d'un apaisement des tensions économiques, sociales, politiques et non de l'exercice de l'hégémonie.
Mais la crédibilité de cette vision suppose qu'elle apparaisse comme l'expression d'un choix et non comme l'habillage d'une impuissance. La modestie militaire actuelle de l'Union fait obstacle à son influence politique. Il lui faut aujourd'hui assumer sa part de responsabilité stratégique. Son pouvoir économique considérable, la portée de son modèle, sa connaissance historique des sociétés étrangères lui permettent sans doute de le faire dans de meilleures conditions que les Etats-Unis. Les pays de l'Union consacrent chaque année plus de 200 milliards de dollars à leur défense. C'est deux fois moins que les Etats-Unis mais ce n'est pas rien. Mieux dépensé, mis davantage en commun, cet argent pourrait permettre de déployer jusqu'à 200 000 soldats européens pour des missions de paix. A l'évidence, une telle capacité permettrait à l'Union d'être davantage prise au sérieux à Washington. Mais nous en sommes encore loin, tant la vision commune, les capacités d'agir et les institutions décisionnaires font encore défaut. Malgré les avancées observées en matière de politique d'armement, malgré la création d'un poste de ministre des Affaires étrangères de l'Union par le traité constitutionnel, les électeurs américains décideront encore longtemps de nos chances de vivre en paix.

























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