Jeunesse déviante et justice, XIXe-XXe siècles
Dossier :
Jeunesse déviante et justice, XIXe-XXe siècles (Europe, Amérique, Russie)
coordonné par David Niget et Éric Pierre
Du pénal au social. L'hybridation des politiques judiciaires et assistancielles de protection de la jeunesse dans la première moitié du XXe siècle
par David Niget, Université Catholique de Louvain
L'intriguant mariage du champ pénal avec l'action sociale marque l'évolution de la justice des mineurs en Occident au XXe siècle. Relevant d'une nouvelle approche pénologique définie par la doctrine de la « défense sociale », plus préventive, la justice se fait à la fois plus « bienveillante » et plus intrusive. L'institution des tribunaux pour enfants spécialisés en est la pierre de touche. Le système vise désormais plus à prévenir l'occurrence de la délinquance, par une approche médicale prophylactique, qu'à en sanctionner les manifestations. Ce faisant, il entre en contradiction avec les droits fondamentaux des citoyens, et en particulier avec les droits de l'enfant qui émergent au XXe siècle.
Le Tribunal et le corps des jeunes délinquant-e-s : justice des mineurs, corps et genre à Montréal, au XXe siècle
par Tamara Myers, University of British Columbia
Cet article examine le rôle du corps adolescent dans le projet de tribunal pour enfants au début du XXe siècle. Se basant sur les archives du Tribunal des jeunes délinquants de Montréal, Myers démontre que la justice s'intéresse essentiellement au corps adolescent, corps étudié, sondé et ausculté, évalué, circonscrit et jugé. L'auteur soutient que le corps adolescent se révèle en tant que construction discursive - produit d'observation et de jugement adulte - aussi bien que comme objet matériel traité selon les prescriptions normatives de genre et de classe sociale.
Entre Assistance publique et justice : la part du conflit dans l'histoire des régulations des déviances juvéniles en France
par Pascale Quincy-Lefebvre, Université d'Angers
Le « modèle français de protection de l'enfance » découle d'un nouveau rapport à l'enfance dans nos sociétés modernes, d'un nouveau regard sur l'efficience des modèles de régulation des déviances du mineur. À partir d'un objet historique, l'enfance en danger, la protection de l'enfance a été le réceptacle de différents héritages institutionnels et a suscité une redéfinition des missions publiques. Le conflit entre les deux institutions de régulation que furent le pouvoir judiciaire et l'Assistance publique éclaire la naissance laborieuse d'une assistance éducative en France et, à plus long terme, le développement d'un « modèle français de protection » de l'enfance. Les conflits sont justement retenus ici comme des indices sinon de la fragilité, au moins des ambiguïtés d'un « ordre protectionnel » qui est venu progressivement et partiellement se substituer à l'ordre pénal dans la gestion des déviances des mineurs en France à partir des années 1880.
Éduquer ou punir ? Les réformes du traitement de la délinquance juvénile en Russie et en Union Soviétique (1897-1935)
par Dorena Caroli, EHESS
Cet article analyse les différents aspects de la réforme législative du traitement de la délinquance juvénile en Russie et en Union soviétique, en relation à l'évolution profonde de ce phénomène, dans la période 1897-1935. La première partie présente les actes législatifs, qui aboutirent à la création des tribunaux pour enfants (1910-1917), et l'activité des commissions chargées des affaires des mineurs introduites après la Révolution pour remplacer le traitement judiciaire par des mesures médico-pédagogiques (1918-1935). La seconde partie traite des établissements de prise en charge des jeunes abandonnés et délinquants, et notamment des orphelinats, des communautés de travail et des maisons de correction. Leur réforme démontre aussi bien la tendance visant à différencier le traitement des jeunes que l'imbrication progressive de l'action sociale et pénale. Le cas de la colonie Bolchevo, gérée par la Police politique, constitue un exemple emblématique pour saisir la continuité et le retour au traitement pénal des jeunes délinquants.
La colonie agricole de Mettray : établissement pénitentiaire et établissement d'assistance (1839-1937)
par Éric Pierre, Université d'Angers
Si la définition des catégories d'enfants à punir et à protéger relève de la loi et des normes administratives, il peut être intéressant de voir comment se joue la répartition et l'éducation de ces différentes catégories d'enfants, au niveau des établissements. La colonie agricole de Mettray paraît être un bon point d'observation. Fondée en 1839 pour l'éducation correctionnelle des jeunes ayant commis une infraction pénale, elle donne l'image, à son origine, d'un établissement essentiellement éducatif et protecteur. Très vite apparaît alors l'idée d'y recevoir aussi des enfants de l'Assistance, abandonnés et trouvés, connaissant des difficultés éducatives. Si cette pratique pose un certain nombre de difficultés pratiques et parfois l'hostilité du gouvernement, elle devient assez courante à partir des années 1880. Au début du XXe siècle, Mettray obtient la possibilité légale de recevoir aussi bien des enfants à corriger que des enfants à protéger. Cependant les méthodes correctives semblent alors l'emporter et l'ensemble des enfants est soumis à un régime répressif sévère.
En couleurs :
L'enfance surveillée en France ; Propagande et protection de l'enfance en URSS
Des colonies pénitentiaires agricoles aux Institutions publiques d'éducation surveillée.Saint-Hilaire (1930-1960)
Par Élise Yvorel, Université d'Angers
Expositions : Les Enfants du Secret (Rouen) ; A. R. Penk (Paris) ; Sorbonne-Plage (Paris)
Portrait de groupe d'universitaires parisiens en leur villégiature bretonne : L'Arcouest dans la première moitié du XXe siècle
par Michel Pinault, Centre Alexandre Koyré (CNRS)
L'Arcouest est une traduction spatiale et temporelle (dans le contexte particulier des vacances d'été), de la sociabilité universitaire et intellectuelle post-dreyfusarde. Le mythe de l'Arcouest, tôt constitué, est une représentation voire une vitrine, elle-même au service du phénomène. L'Arcouest exprime des réseaux sociaux préexistants, définis par leur capital social et culturel communs et par leurs rapports aux pouvoirs. Son développement sur plusieurs générations renforce son identité et ses liens internes. L'Arcouest atteint son apogée en juin 1936, en entrant au gouvernement du Front populaire.
Histoire sociale, recherche & engagements :
Quels « combats pour l'histoire » aujourd'hui ?
par Christophe Charle, Université de Paris I
Christophe Charle est aujourd'hui un des représentants majeurs du courant de l'histoire sociale, en France et en Europe. La rédaction d'Histoire et Sociétés a souhaité l'interroger sur sa conception et ses pratiques de l'histoire, sur l'évolution récente du champ de l'histoire et de l'histoire sociale, et sur la difficile situation de l'histoire universitaire aujourd'hui en France. Dans cet entretien, C. Charle répond sans détours à nos questions, assumant ainsi la position qui est la sienne dans le champ intellectuel.
Pour une autre réforme de l'enseignement supérieur et de la recherche en France
par Jean-Louis Fournel, Université de Paris VIII, président de Sauvons l'Université
Entretiens avec Jean Fabbri, Université François-Rabelais, secrétaire du SNESup-FSU et Bertrand Monthubert, Université Paul Sabatier Toulouse III, président de Sauvons la recherche
L'université italienne dans la dernière décennie des réformes européennes
par Paolo Giovannini, Université de Florence
Pour répondre aux nouvelles exigences d'une société et d'une économie ouvertes, l'Université italienne s'est engagée dans une politique de réformes visant à faciliter la circulation des compétences et des professions à l'échelle européenne. Cette politique s'avère un échec. D'abord en raison d'une interprétation réductrice de ce qu'est une société ouverte de la connaissance, en ne s'intéressant qu'aux exigences et à la logique du marché, et en ignorant les fins propres et l'indépendance des savoirs. Ensuite à cause du corporatisme des autorités académiques et du conservatisme et la velléité des politiques qui ne parviennent pas, ou ne veulent pas faire bouger les choses. Si cette situation perdure, l'Université italienne va à la faillite.
Archives :
Se mobiliser contre une loi du silence
Brève chronique d'une mobilisation : la nouvelle loi sur les archives
Par Gilles Morin, président de l'AUSPAN
Biographie et groupe social :
Les délégués à la protection de l'enfance, en Belgique
par Aurore François, Université Catholique de Louvain
Lorsqu'en 1912, les parlementaires belges votent la loi protectrice de l'enfance instaurant des tribunaux pour enfants séparés, ils créent, pour seconder le juge dans la mission d'observation et de surveillance des mineurs de justice, la tâche de délégué à la protection de l'enfance, directement inspirée des probation officers des systèmes anglo-saxons. Malgré les oppositions de la gauche désireuse de professionnaliser d'emblée la fonction, le modèle choisi est délibérément caritatif et philanthropique. Dès l'Entre-deux-guerres, avec le développement du Service social et des écoles spécialisées, cette forme désuète de contrôle social, ne cessera de susciter critiques et débats.
Biographies verticales : pour une histoire sociale des alpinistes
par Pietro Causarano, Université de Florence