Irak : le jeu de Téhéran face aux factions chiites
Laurence Louër
En partenariat avec le Centre d'Etudes et de Recherches Internationales (Ceri)
Entamée le 24 mars dernier, l'offensive de l'armée irakienne contre l'Armée du Mahdi, la milice de Muqtada al-Sadr, constitue à n'en pas douter un tournant de l'histoire de l'Irak post-baasiste. Les enjeux en sont multiples. D'abord, il s'agit pour l'Etat irakien de réduire les centres de pouvoir autonomes qui se sont développés à la faveur du chaos né de la laborieuse transition vers un régime démocratique. Ensuite, il s'agit pour les factions chiites au pouvoir, al-Da‘wa, le parti du Premier ministre, et l'Assemblée suprême islamique en Irak (ASII), d'affaiblir le mouvement sadriste en vue des élections locales prévues en octobre prochain.
Au lendemain de la chute de Saddam Hussein, les sadristes ont émergé rapidement comme la première force politique chiite d'Irak. Fondé dans les années 90 par Mohammed Sadiq al-Sadr (mort en 1999), le père de Muqtada, la mouvance sadriste est aujourd'hui divisée en plusieurs factions dont une, le parti Fadhila dirigé par Mohammed al-Ya‘qubi, est représentée au Parlement. Très anti-Américains, les courants sadristes constituent la principale force d'opposition au gouvernement de Nouri al-Maliki. Et beaucoup d'observateurs estiment qu'ils ont toutes les chances de l'emporter lors des élections d'octobre, en particulier dans le sud où se trouve une grande partie des réserves pétrolières du pays.
Le dernier grand enjeu de l'offensive contre l'Armée du Mahdi est d'ordre géopolitique : il s'agit du rôle de l'Iran en Irak. Pilier de la coalition gouvernementale, l'ASII est historiquement le mouvement le plus pro-iranien du spectre chiite irakien, en particulier si on le compare à al-Da‘wa, le parti du Premier ministre, qui a pris ses distances idéologiques et politiques avec Téhéran dès la fin des années 80. Quant aux sadristes qui n'ont historiquement pas eu de relations avec l'Iran avant la chute de Saddam Hussein, ils ont d'abord dénoncé la pénétration des réseaux d'influence iranien en Irak, puis fini par opérer un rapprochement tactique avec Téhéran, réalisant que, dans le contexte de prolifération des groupes armés, personne ne pouvait se passer du soutien iranien, que ce soit en termes d'armement, de logistique, de renseignement sur les groupes rivaux, ou même d'appui politique. Aujourd'hui, l'Iran soutient donc tous les acteurs de la scène chiite irakienne et même au-delà, étant ainsi certain d'avoir un levier sur celui qui l'emportera, quel qu'il soit.
Dans ce contexte, on ne peut pas analyser le conflit entre le gouvernement irakien et les sadristes comme un conflit par procuration entre l'Iran et les Etats-Unis. En réalité, chacun des acteurs irakiens tente ponctuellement de négocier l'appui de Téhéran contre ses rivaux. C'est sans aucun doute ce qui s'est joué lors du cessez-le-feu conclu le 30 mars à Bassora. La négociation a en effet eu lieu en Iran, où Muqtada al-Sadr est installé depuis un an et où les émissaires irakiens se sont rendus pour le rencontrer aux côtés, dit-on, de représentants des Gardiens de la révolution chargés d'organiser le soutien aux milices irakiennes. Cette fois, Téhéran a visiblement choisi le camp du gouvernement irakien, imposant aux sadristes de cesser le tir. Mais les Iraniens ont par la même occasion aussi envoyé un message aux Etats-Unis, avec lesquels ils ont entamé un dialogue de sécurité fin 2007 afin d'établir les conditions d'une collaboration pour la stabilisation de l'Irak. Gage de bonne volonté certes, l'imposition du cessez-le-feu a aussi été un moyen de démontrer l'étendue de l'influence iranienne.
Il reste que l'extension des combats à Sadr City en a montré les limites. Certes, les sadristes bénéficient du soutien de l'Iran et sont donc soumis à son influence, mais ils sont aussi mus par des logiques propres qui peuvent prévaloir sur les injonctions iraniennes, en particulier dans un contexte où ils savent qu'ils ne sont que l'un des chevaux sur lequel les Iraniens parient. Pour eux en effet, déposer les armes et renoncer à leur position d'opposant à un gouvernement largement discrédité équivaudraient à un suicide politique.
Laurence Louër*
Laurence Louër
Commentaires
-
Abonnement et réabonnement
-
J'achète un numéro -
Inscription à la newsletter -
Forfait de consultation de 30 articles pendant 48H -
Extension d'accès aux archives -
Cédérom d'archives -
Mon espace personnel -
Tous les livres de la collection Alternatives Economiques
-
Collection pédagogique
- Qui sommes-nous ?
- L'association des amis d'Alternatives Internationales
- Annonceurs
- Conditions générales de vente



































