Hugo chez les satrapes
Yann Mens
Alternatives Internationales n° 032 - septembre 2006
Un ancien satrape communiste érigé en caudillo de l'Est, des élections manipulées, des opposants embastillés, des universités fermées, une presse étouffée, des minorités pourchassées… La Biélorussie d'Alexandre Loukachenko est une caricature de ces tyrannies, dont l'ex-Union soviétique a accouché en mourant. Mais c'est la seule qui reste sur le sol européen, alors que l'Asie centrale en regorge. Même le très coopératif Conseil de l'Europe, qui compte dans ses rangs la Russie de Vladimir Poutine, n'a pas voulu admettre Minsk à sa table…
C'est pourtant ce régime carcéral que Hugo Chavez a donné en exemple à ses concitoyens, lors d'une visite au cours de l'été chez son nouvel "ami" Loukachenko. Le président vénézuélien voit en la Biélorussie "un modèle d'Etat social". Pas moins! Et tant qu'à faire, il prétend s'en inspirerpour son propre pays. Hugo Chavez en a encore rajouté une couche. Alors que l'Union européenne et les Etats-Unis avaient condamnéles manipulations du scrutin présidentiel de mars dernier, l'ancien putschiste de Caracas a donné raison au potentat de Minsk de s'être "opposé à une fausse démocratie qui est en fait une dictature des oligarques transnationaux" (1). Voilà une rhétorique qui fleure sa guerre froide et rappelle les pires arguties des zélateurs de l'Union soviétique, qui prétendaient voir dans la tyrannie sanglante du Parti communiste l'incarnation de la "démocratie réelle". Même s'il est indéniablement populiste et s'il tente, à intervalles réguliers, de saper certains piliers de l'Etat de droit comme l'indépendance de la justice, Hugo Chavez n'est pas
un dictateur en son propre pays. Il a remporté à la loyale élections et référendums face à une opposition souvent desservie par ses propres outrances et la défense de privilèges catégoriels. Il est d'autant plus odieux de le voir afficher sa solidarité sans réserves avec des dictateurs comme le Biélorusse Loukachenko ou son vieux camarade, le cubain Fidel Castro qui, sous prétexte d'avoir créé un système d'éducation et de santé pour tous dans son pays, prive ses concitoyens de liberté d'expression depuis quarante-sept ans. N'en déplaise à Hugo Chavez et à ses admirateurs, au Venezuela ou ailleurs, il ne suffit pas de combattre l'hégémonie de l'hyperpuissance américaine pour réduire légitimement au silence toute une société. Ou alors il faut aller jusqu'au bout du raisonnement et chanter aussi les louanges du "démocrate" nord-coréen Kim Jong-il! On aimerait entendre dans le camp des admirateurs, français notamment, de la "révolution bolivarienne" monter quelques protestations bien senties contre le discours de Hugo Chavez et son apologie du "modèle d'Etat social" biélorusse. On aimerait surtout que les démocrates de Minsk, qui se battent courageusement contre la tyrannie de Loukachenko, soient les invités d'honneur du prochain Forum social mondial. Même s'il ne se tient pas cette fois à Caracas.
(1) Libération, 26 juillet 2006.
Yann Mens
Alternatives Internationales n° 032 - septembre 2006
Notes
(1) Libération, 26 juillet 2006.
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