Haïti, le martyre interminable
YANN MENS
Alternatives Internationales n° 021 - février 2005
Un an après le départ d'Aristide, les putschistes qui l'ont renversé et ses anciens partisans terrorisent la population. Sous les yeux de casques bleus qui laissent faire.
D'un côté, d'anciens soldats de l'armée qui, il y a près d'un an ont renversé le régime mafieux de Jean Bertrand Aristide avec la bénédiction des Etats-Unis, tiennent sous leur coupe plusieurs régions de province. De l'autre, des miliciens se réclamant du président déchu terrorisent Port-au-Prince depuis ses gigantesques bidonvilles. Entre ces deux troupes ennemies, trois mille policiers mal formés et mal équipés, encadrés par sept mille casques bleus, sont censés rétablir l'ordre.
Un an après le départ d'Aristide, Haïti a des allures de champ de bataille au bord de l'affrontement. Et face à l'insécurité qui gangrène le pays, l'Etat est aux abonnés absents. Le gouvernement intérimaire de Gérard Latortue, ancien fonctionnaire des Nations unies, est désormais critiqué de toutes parts. Par les nostalgiques d'Aristide bien sûr, qui s'estiment persécutés par des proches du pouvoir. Mais aussi par les groupes issus des milieux d'affaires et de la société civile qui avaient mis leurs espoirs dans une équipe formée essentiellement de technocrates.
C'est pourtant ce gouvernement qui est censé organiser avant la fin de l'année des élections locales, législatives et présidentielles. Des scrutins que les partis politiques préparent en essayant de se tailler des fiefs électoraux à la pointe des fusils. "Les partis haïtiens ont rarement une assise nationale, explique le politologue Robert Fatton Jr. (université de Virginie). Ce sont en général de simples clientèles rassemblées autour d'un leader. Leur ambition essentielle est de conquérir l'Etat et de s'enrichir au plus vite. Car à Haïti, la politique est dangereuse. On ne sait jamais combien de temps on va rester aux affaires… Même les partis qui, dans le passé, sont arrivés au pouvoir avec une réelle volonté de changement ont succombé à la tentation. Tel Fanmi Lavalas, la formation de Jean-Bertrand Aristide. Et, à l'heure actuelle, les formations qui dans le passé se déclaraient opposés à toute immixtion des militaires dans la politique s'allient par intérêt aux putschistes qui ont renversé Aristide". Ces anciens soldats de l'armée, dissoute par le président déchu en 1995, et dont certains sont connus pour leur implication dans le trafic de drogue, réclament la reconstitution de l'institution mais surtout le paiement de dix ans d'arriérés de salaire. Une revendication que Gérard Latortue, qui réclame l'aide d'1 milliard de dollars promise par les pays occidentaux pour remplir les caisses de l'Etat, entend repasser à un gouvernement sorti des urnes.
En attendant des élections à l'issue improbable, la population est prise sous les feux croisés des factions armées. "En province, on voit revenir les chefs de section, ces potentats locaux qui sous le régime Duvalier faisaient régner la terreur dans les campagnes au profit des grands propriétaires terriens", explique Sony Esteus, responsable d'une ONG d'appui aux radios communautaires. "Dans les bidonvilles de Port-au-Prince, les chimères, les milices pro-Aristide, empêchent les marchés et les écoles de fonctionner pour montrer que l'Etat est inexistant", renchérit Inette Durandis, membre d'un réseau de financement populaire. Ces bandes armées n'ont pas d'assise dans la population, elles la prennent au contraire en otage.".
Beaucoup d'Haïtiens ne comprennent pas pourquoi les sept mille casques bleus présents dans leur pays ne mâtent pas les fauteurs de troubles. Mais les responsables du contingent onusien, dominé par le Brésil, refusent d'ajouter la violence à la violence. Et invoquent leur mandat de paix: former et appuyer les policiers haïtiens. Des policiers qui, dans certaines villes de provinces, ont été expulsés de leurs commissariats par les anciens militaires, tandis qu'à Port-au-Prince d'autres étaient décapités par les chimères.
Une nouvelle chance pour Haïti, International Crisis Group, novembre 2004. crisisweb.org/
Haiti's Predatory Republic: The Unending Transition to Democracy, par Robert Fatton (Lynne Rienner Pub., 2003)
Collectif Haïti de France 21, ter rue Voltaire 75011 Paris Tél.: 01 43 48 31 78 collectifhaiti@hotmail.com
YANN MENS
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