Grèce : un pari risqué
Guillaume Duval
Article Web - 12 février 2010
Les chefs d'Etat et de gouvernement réunis le 11 février à Bruxelles se sont contentés d'une grande déclaration sans annoncer de mesures concrètes. Ce sera probablement insuffisant, mais c'est compréhensible…
Les dirigeants de l'Union réunis le 11 février dernier ont donc décidé… de ne rien décider à propos de la crise grecque. Ce n'est pas tout à fait vrai : ils ont annoncé solennellement qu'ils aideraient Athènes si les attaques spéculatives se poursuivaient. Sans préciser dans l'immédiat ni le montant de cette aide éventuelle, ni les modalités de son attribution. Le pari est risqué : ces bonnes paroles peuvent-elles suffire à faire reculer les spéculateurs ? Il y a lieu d'en douter : généralement, ce genre de déclarations vagues les incite plutôt à tester la réelle détermination de ceux qui les profèrent…
A vrai dire, il n'est pas surprenant que les dirigeants européens n'aient pas été capables d'aller plus loin dans l'immédiat. Tout d'abord, la décision n'était pas véritablement urgente. La spéculation concerne aujourd'hui les titres déjà émis par l'Etat grec, qui a réussi à lever début janvier des sommes importantes sur les marchés financiers. Et la prochaine émission de titres n'aura lieu que dans quelques semaines. C'est seulement à ce moment-là que les choses seront réellement sérieuses pour l'Etat grec. De l'autre côté, la construction de l'aide éventuelle à fournir est particulièrement complexe. Elle ne peut pas venir de la Banque centrale européenne (BCE), qui n'a pas le droit d'acheter des titres de la dette publique d'un Etat membre. Mais elle ne peut pas venir non plus de l'Union européenne en tant que telle et de son budget. Celui-ci est d'abord d'une taille ridicule − moins de 1 % du produit intérieur brut (PIB) de l'Union −, mais, surtout, l'Union n'a pas le droit elle non plus d'utiliser ses moyens pour venir au secours du budget des Etats membres.
La seule solution envisageable consiste donc à coordonner au niveau européen des aides bilatérales accordées par certains Etats à leur homologue grec. Ces Etats se substituant aux acteurs financiers présents sur les marchés, devenus à la fois trop gourmands et trop méfiants. Mais cela doit se faire dans un contexte où tous les Etats membres sont eux-mêmes dans une situation budgétaire très dégradée et discutent de douloureuses mesures d'austérité pour redresser la barre. Alors payer pour les bêtises des Grecs qui passent leur temps à frauder à grande échelle leur propre fisc…
De plus, la répartition de cette aide entre les différents Etats donne lieu, comme toujours, à une discussion de marchands de tapis particulièrement acharnée. Enfin, si des Etats prêtent de l'argent à l'Etat grec, il faut en contrepartie en contrôler le bon usage, en clair mettre l'Etat grec sous tutelle. Mais qui va composer le « directoire » chargé de contrôler ses dépenses ? Difficile que ce soient les instances européennes en tant que telles, puisque ce ne sont pas elles qui paient. Et comment faire concrètement ? Surtout, sur quelle base juridique va-t-on priver le Parlement grec de sa pleine souveraineté ? Le Fonds monétaire international (FMI) a ses habitudes dans ces matières, mais il n'existe aucun précédent en Europe. Et, last but not least, si les Etats européens aident effectivement l'Etat grec, il faudra dans la foulée revoir tout le fonctionnement de la zone euro, fondé jusque-là sur la fiction qu'une telle situation ne se produira jamais. En effet, à partir du moment où il devient entendu que si un Etat membre fait défaut, les autres voleront à son secours, le risque que tous adoptent des politiques budgétaires trop laxistes est évidemment démultiplié. Quel est l'homme (ou la femme, sur ce plan aucune différence) politique qui peut résister à la tentation de promettre aux électeurs moins d'impôts et dans le même temps plus de dépenses ? Il faudra donc, après une telle intervention, de toutes autres règles de fonctionnement interne. Et celles-ci impliqueront nécessairement une limitation de la souveraineté budgétaire de chaque Etat autrement plus contraignante que le virtuel pacte de stabilité théoriquement en vigueur aujourd'hui… Bonjour les négociations à venir !
Bref, les chefs d'Etat et de gouvernement réunis le 11 février dernier ont jugé, de façon compréhensible, qu'il était très urgent d'attendre pour régler ces « détails ». Et ils prient le ciel que leur déclaration solennelle suffise à éviter d'avoir à en discuter vraiment. Cela paraît pourtant une perspective peu vraisemblable. Et traiter ces sujets complexes en l'espace de quelques heures lorsque l'urgence sera vraiment là risque d'être une épreuve très dangereuse pour l'Union et pour l'euro. Mais cette lâcheté est humaine…
Guillaume Duval
Article Web - 12 février 2010
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