Femmes: la révolution inachevée
Claire Alet
Alternatives Economiques n° 299 - février 2011
- Vidéo : femmes en Europe, la révolution inachevée
- Les femmes , Alternatives Economiques Poche n° 043.
- Hommes et femmes face à la crise , Alternatives Economiques Hors-série n° 088.
- Parité et information
Le mouvement vers l'égalité entre hommes et femmes marque aujourd'hui le pas. Certains pays sont cependant plus avancés que d'autres. Tour d'horizon européen.
C'est un petit article glissé dans la loi française sur les retraites votée à l'automne dernier. Sous l'intitulé "Egalité professionnelle entre les hommes et les femmes", il prévoit des sanctions pour toutes les entreprises de plus de 50 salariés qui n'auront pas mis en place des actions pour lutter contre les inégalités professionnelles - essentiellement salariales - entre les sexes (1). Pourquoi des sanctions? Parce que sans elles, très peu d'entreprises jouent le jeu. On en est encore là.
Certes, en deux ou trois générations, la condition des femmes a beaucoup évolué. Mais aujourd'hui, ce mouvement "marque le pas", comme l'écrivent Dominique Méda et Hélène Périvier (voir "En savoir plus"). La France n'est d'ailleurs pas une exception: les Européennes continuent à consacrer en moyenne 17 heures de plus que leurs conjoints chaque semaine aux tâches domestiques et familiales. 31% d'entre elles travaillent à temps partiel, contre seulement 8% des hommes. Et si elles ne sont pas plus touchées qu'eux par le chômage (9,6% en moyenne dans les deux cas), leurs revenus restent inférieurs de 17%.
Ces moyennes masquent cependant des réalités nationales contrastées. "Chaque pays est un modèle en soi", affirme Hélène Périvier, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Ces singularités s'expliquent par l'histoire, les normes sociales et culturelles, et les politiques publiques de chaque pays. Au total, elles rendent difficile la réalisation d'un palmarès européen en matière d'égalité des sexes, même si l'on peut identifier des pays plus avancés que d'autres.
Allemagne: l'emprise de la maternité
Avec un nombre moyen d'enfant par femme de 1,36 en 2009, l'Allemagne a l'un des taux de fécondité les plus bas d'Europe. "La faute à la norme sociale selon laquelle une mère doit rester au foyer", explique Marie-Thérèse Letablier, sociologue au Centre d'études de l'emploi. Cette injonction a entraîné des écarts de salaires entre hommes et femmes parmi les plus élevés d'Europe, les femmes actives se retrouvant souvent dans des emplois à temps partiel ou des "petits boulots". Par ailleurs, de plus en plus de femmes qualifiées ont renoncé à la maternité pour privilégier leur vie professionnelle.
Au début des années 2000, les Verts et les sociaux-démocrates ont mené une réforme de la politique familiale, afin de faciliter la conciliation entre vie familiale et professionnelle: congé parental raccourci, mieux rémunéré et plus ouvert aux pères, large programme d'ouverture de places d'accueil pour les jeunes enfants…
"Aujourd'hui, si le poids de la culpabilité pèse moins sur les mères et si les structures d'accueil pour les jeunes enfants sont plus nombreuses, les mères actives continuent à opter majoritairement pour des temps partiels, ce qui maintient les discriminations en termes de promotion et de rémunération", analyse Marie-Thérèse Letablier.
"La réforme de la politique familiale en Allemagne: de nouveaux horizons pour les femmes?", par Jeanne Fagnani et Antoine Math, Droit social n° 5, mai 2007, accessible sur www.politiquessociales.net/Les-reformes-de-la-politique
Par exemple les pays nordiques, souvent présentés comme des modèles, font partie de ceux qui ont poussé le plus loin la recherche de l'égalité. Ils ont mené des politiques familiales visant à concilier vie professionnelle et vie familiale: prestations familiales généreuses, congés parentaux ouverts aux deux parents et services d'accueil nombreux pour la petite enfance. Du coup, le taux d'activité des femmes y atteint des records et la fécondité reste soutenue (voir tableau page 40). Mais les femmes se retrouvent plus souvent dans des emplois à temps partiel dans le secteur public, moins rémunérateurs. Engendrant de fait des inégalités de revenus un peu supérieures à la moyenne européenne.
Autre univers: les anciens pays communistes. Ils gardent les traces de régimes où l'égalité entre les sexes était plutôt recherchée. Ainsi, en Bulgarie, en Roumanie, en Hongrie ou en Pologne, les écarts de salaires entre les sexes sont sensiblement inférieurs à la moyenne européenne, le temps partiel féminin relativement bas et le nombre de femmes diplômées du supérieur plus élevé que celui des hommes. Toutefois, les structures d'accueil de la petite enfance font cruellement défaut, rendant difficile la conciliation entre activité professionnelle et éducation des enfants (République tchèque, Hongrie). Ce qui explique en partie une moindre participation des femmes au marché du travail.
Quant à l'Europe méditerranéenne - réputée patriarcale et machiste -, elle est en réalité coupée en deux: d'un côté, les pays de la péninsule Ibérique; de l'autre, la Grèce et l'Italie. Dans ces deux derniers pays, la participation des femmes au marché du travail reste relativement basse et les inégalités en matière de travail domestique élevées. Par comparaison, le Portugal apparaît comme un Eldorado de l'égalité: taux d'activité élevé, proportion de femmes en temps partiel deux fois inférieure à la moyenne européenne, impact de la maternité sur l'emploi quasi nul, grande proportion de jeunes enfants gardés en structure collective, inégalités salariales et domestiques contenues et forte participation des femmes à la vie parlementaire…
Comment situer les Françaises dans ce tableau européen? Elles apparaissent à bien des égards comme des championnes: elles conjuguent un niveau d'activité supérieur à la moyenne européenne avec une fécondité élevée. Mais à quel prix? Celui d'un risque de surmenage. En tout cas de surménage: elles consacrent 18 heures de plus que les hommes chaque semaine aux tâches domestiques et familiales. Au prix également d'une mauvaise qualité de l'emploi. Certes, les femmes travaillent de plus en plus, mais elles sont 30% à être à temps partiel (contre 6% des hommes), parmi lesquelles une part non négligeable souhaiterait travailler davantage. De plus, les Françaises sont encore trop souvent confinées au secteur des services, souvent dans des emplois peu valorisants comme dans la grande distribution.
Espagne: adieu Monsieur gagne-pain
"La politique espagnole en matière d'égalité de genre fait partie des plus progressistes en Europe", affirme Brigitte Frotiée, sociologue à l'Institut des sciences sociales du politique (ISP/CNRS). Entre autres choses, le gouvernement y est paritaire depuis 2004 et la part des femmes au Parlement atteint 36,3%.
Dès la fin du régime franquiste en 1975, la place des femmes dans la société espagnole a évolué, sous l'influence de mouvements féministes actifs. Dépassant le modèle de "Monsieur Gagne-pain" (*) , les femmes mariées sont devenues de plus en plus actives, à tel point que le taux d'activité des Espagnoles a aujourd'hui presque rattrapé celui des Françaises. De manière concomitante, la fécondité a beaucoup reculé.
A partir des années 1990, les pouvoirs publics, inquiets du vieillissement de la population et soumis aux objectifs européens, ont lancé des programmes de financement de structures de garde pour la petite enfance. Aujourd'hui, bien que les solidarités familiales perdurent, de plus en plus de jeunes enfants sont gardés en dehors de la famille. "Coexistent en Espagne un "familialisme social", dans lequel les solidarités de proximité restent très fortes, et le développement d'un individualisme-féministe", analyse Brigitte Frotiée.
"Espagne. L'accès des femmes aux responsabilités politiques", par Brigitte Frotiée, Grande Europe n° 21, juin 2010, La Documentation française.
Résultat: le plafond de verre (*) est particulièrement difficile à percer. On compte seulement 10% de femmes dans les conseils d'administration des entreprises cotées et seulement 19% au Parlement. Il faut dire qu'entre le travail domestique et la vie professionnelle, les Françaises ont finalement peu de temps pour s'impliquer dans la vie collective, moins par exemple que leurs homologues néerlandaises ou allemandes.
Comment une Union européenne aussi hétérogène pourrait-elle inciter ses membres à faire mieux? En 2002, dans sa "Stratégie de Lisbonne", elle s'était fixé deux objectifs: un taux d'emploi des femmes à 60% (il était de 58,6% en 2009) et un taux d'enfants de moins de 3 ans accueillis dans des structures collectives de 33% (seuls sept Etats membres ont dépassé ce seuil). Mais les solutions concrètes pour répondre à ces directives européennes restent l'affaire des Etats.
En France par exemple, une loi a été adoptée le 13 janvier dernier pour lutter contre le plafond de verre: elle impose aux conseils d'administration et aux conseils de surveillance des entreprises cotées et des entreprises publiques de compter au moins 20% de femmes en 2014 et au moins 40% en 2017. Pour certains, cette politique des quotas permettra peut-être à quelques femmes d'accéder à des postes à responsabilité, mais elle laissera l'immense majorité au bas de l'échelle, creusant ainsi les inégalités entre femmes. D'autres y voient un mal nécessaire: "Bien sûr, la politique des quotas engendre des effets pervers. Mais puisque cela n'avance pas, il faut imposer le changement. Un jour, ce sera normal d'avoir 50% de femmes dans les hautes sphères dirigeantes", affirme Hélène Périvier. Le combat continue!
* Plafond de verre : l'ensemble des obstacles que rencontrent les femmes pour accéder à des postes élevés dans la hiérarchie professionnelle.
Le deuxième âge de l'émancipation. La société, les femmes et l'emploi, par Dominique Méda et Hélène Périvier, Seuil-La République des idées, 2007.
"Les discriminations entre les femmes et les hommes", Revue de l'OFCE n° 114, juillet 2010.
"Equality Between Women and Men 2010", rapport de la Commission européenne accessible sur http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=COM:2009:0694:FIN:EN:PDF
(1)
La loi de 2006 sur l'égalité salariale prévoyait qu'une nouvelle loi soit votée en 2010 pour définir des sanctions adressées aux entreprises qui n'auraient pas ouvert de discussions en la matière. En juillet 2010, seules 8% d'entre elles avaient signé un accord avec les partenaires sociaux.Claire Alet
Alternatives Economiques n° 299 - février 2011
Notes
(1)
La loi de 2006 sur l'égalité salariale prévoyait qu'une nouvelle loi soit votée en 2010 pour définir des sanctions adressées aux entreprises qui n'auraient pas ouvert de discussions en la matière. En juillet 2010, seules 8% d'entre elles avaient signé un accord avec les partenaires sociaux.
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Si l'on veut s’intéresser à la question de l'égalité hommes/femmes dans la société, il faut commencer par le faire avec des données fiables. Pour être veuf et m'occuper de mes trois enfants, je doute beaucoup que le différentiel de travail ménager par semaine soit de 17 heures comme indiqué dans le tableau. Ce qui induirait soit que les hommes ne fassent rien (même pas le petit bricolage pour utiliser un cliché sexiste) ou alors que les femmes abusent de la savonnette (pour en utiliser un autre). Pour avoir déjà vu des chiffres déconnectés de la réalité, je me demande comment ils sont fournis, donnés et à quoi ils correspondent. Même chose pour les écarts de revenus horaire - l'observatoire des inégalités donne pour la France des chiffres inférieur de moitié (ce qui fait tout de même un écart de 1 à 2). L'imprécision me paraît importante. Qu'en est-il vraiment ?
Après, pour n'avoir travaillé qu'au sein d'entreprise de 10 ou 15 salariés, je peux dire que des injustices, j'en ai vu passer quelques une en 38 ans de carrière. Il m'est même déjà arrivée de travailler pour un patron qui n'avait aucune formation mais qui avait le suprême avantage davoir été pistonné par le maire du village; ami du père de mon chef .Celui ci a su profiter de mes compétences pour s'absenter un maximum, tout en profitant de son salaire....comme il se doit. 'Je travaillais alors dans un centre social).