ESS sans frontières (le débat en vidéo)
Article Web - 20 mars 2012
L'économie sociale et solidaire (ESS) rassemble les mutuelles, coopératives et associations, ainsi que les entreprises dites à forte utilité sociale (insertion, énergies renouvelables, agriculture bio, etc.). Partout dans le monde, des initiatives émanant de la société s'efforcent de prendre en charge des besoins que ni le marché ni l'Etat ne peuvent ou veulent satisfaire, comme l'expliquent les participants de cette table ronde organisée par Jean-Louis Laville le 18 juin 2011.
Dans les dix dernières années l'économie sociale et solidaire (ESS) est devenue un enjeu pour les politiques publiques. La décennie précédente fut celle de la consolidation et de la multiplication des initiatives ; elle a culminé avec le renouveau de l'économie solidaire au Forum social mondial de 2002 et l'augmentation régulière de l'importance de ce thème dans les rencontres altermondialistes qui ont suivi. C'est surtout en Amérique du Sud que les changements ont été conséquents avec de nouvelles politiques nationales en Argentine, en Bolivie, en Equateur et au Venezuela. Mais la question se pose aussi ailleurs, en Asie, en Afrique et en Amérique du Nord où existent désormais des réseaux d'économie solidaire comme en Europe. L'actualité française a pour sa part été marquée par les Etats généraux de l'ESS. Ils ont réuni des milliers de personnes d'abord en région, puis à Paris pour un rassemblement final. C'est dans ce cadre que des acteurs et chercheurs de différents continents ont échangé sur cette autre économie, le débat s'inscrivant dans le prolongement de plusieurs publications présentant et analysant le phénomène dans sa dimension internationale et coordonnées pour la France par Jean-Louis Laville ; en particulier L'économie solidaire, une perspective internationale (Pluriel - Fayard) - Le dictionnaire d'une autre économie (Folio - Gallimard) - Action publique et économie solidaire (Eres) - Agir à gauche, l'ESS (Desclée de Brouwer).
Jean-Louis Laville : L'ESS telle qu'on la connaît en France ne peut s'expliquer que par un détour historique, à travers trois époques. La première fut une période de foisonnement, celle d'un associationnisme solidaire au début du XIXe siècle qui a voulu élargir dans le domaine économique et social l'égalité acquise dans le domaine politique avec la Révolution. Ensuite, dans la seconde moitié du XIXe siècle, avec l'idéologie du progrès, ces entités issues de l'associationnisme pionnier ont été davantage appréhendées en tant qu'entreprises ; elles ont acquis un poids économique mais ont amoindri leur portée politique, si bien que le débat du XXe siècle sur les poids respectifs du marché et de l'Etat n'a pas vraiment intégré l'économie sociale. Dès les années 1960-1970, de nouvelles initiatives solidaires ont émergé à partir de la crise de l'idéologie du progrès, liées à l'émergence de questions inédites comme l'écologie. Avec ces mouvements citoyens, une recomposition est en cours qui amène à parler désormais d'économie sociale et solidaire.
Jean-Louis Laville : les trois temps de l'ESS en… par alternatives Economiques
Benoit Lévesque, professeur émérite à l'université du Québec : Cette périodisation française présente des similitudes avec le Québec. Le point de départ est aussi au milieu du XIXe sicèle, avec les premières sociétés de secours mutuelles des ouvriers. Puis, au début du XXe siècle, chez les petits agriculteurs et dans le domaine de l'épargne et du crédit, les coopératives apparaissent comme un moyen de transition entre une économie traditionnelle et une économie de marché. Troisième période : suite à la crise des années 1930, ce qu'on a appelé une « rénovation sociale », inspirée du catholicisme social, faisant alors du Québec « le paradis des coopératives ». C'était aussi une façon pour les francophones d'avoir une présence dans l'économie, alors que celle-ci était aux mains des anglophones. La période autogestionnaire des années 1960-1970 a été celle de l'effervescence et d'aspirations nouvelles qui se sont pour beaucoup brisées sur la crise économiques des années 1980. Cette dernière a donné lieu à des initiatives de développement local, de développement économique communautaire inspiré des Etats-Unis, de services de proximité, pour retisser du lien dans des territoires orphelins. La crise de 2008 a entraîné des innovations comme les circuits courts, le commerce équitable, une relocalisation de l'économie. Ces différentes origines coexistent aujourd'hui au sein d'un « système québecois de l'innovation sociale » avec des gouvernances de plus en plus articulées, un soutien aux financements, à la formation, à la recherche. Si bien que l'ESS est plus forte que jamais. Aujourd'hui, ce secteur représente au Québec environ 10 % de la population active et 7 % à 8 % du produit intérieur brut (PIB).
Benoît Lévesque : l'ESS au Québec par alternatives Economiques
Abdeljalil Cherkaoui, fondateur du réseau marocain de l'économie sociale et solidaire. Le Sud a une perception historiquement un peu différente. Au début du XXe siècle, c'est le colonisateur français qui a introduit les premières mutuelles, pour la police, les douanes…. De notre côté, dans l'agriculture, il y avait une mutualisation du travail, des moissons, des semences, du stockage, des récoltes, sous l'autorité du sage de tribu. Ces deux systèmes cohabitaient donc sans se rencontrer. Ce n'est qu'à la fin des années 1950 que les premières libertés publiques ont entraîné une vague d'associations. En 1983, une loi a institué les coopératives, qui sont aujourd'hui 8 000, avant que la société civile ne s'empare peu à peu du sujet et contribue à la création d'un réseau social et solidaire au Maroc.
Abdeljalil Cherkaoui : l'ESS au Maroc par alternatives Economiques
Genauto Carvalho de França Filho, professeur à l'université générale de Bahia, à l'école de gestion. On pourrait distinguer trois moments de l'économie populaire et solidaire au Brésil. L'économie solidaire prend sa source dans des formes variées d'économie informelle. Celles-ci permettent la survie de larges couches de la population exclues des circuits formels de l'économie. La crise des années 1980-1990 et les plans d'ajustement structurel ont généré un fort taux de chômage, engendrant de nouvelles initiatives, de nouvelles coopératives avec une base autogestionnaire, en particulier avec la récupération par les travailleurs d'entreprises en faillite. Cela va donner à cette économie solidaire une visibilité plus importante dans les grandes villes, essentiellement à travers des coopératives populaires, par opposition aux coopératives traditionnelles, finalement proches des entreprises privées. Le premier forum social mondial (FSM) de Porto Alegre, avec la création du groupe de travail sur l'économie solidaire en son sein, influence ensuite le gouvernement Lula, qui prend le pouvoir en 2002. Un secrétariat d'Etat à l'économie solidaire est créé en 2003. Il apporte une vraie reconnaissance institutionnelle de l'économie solidaire. Cette dernière prend des formes inédites, avec par exemple des services solidaires, des échanges non monétaires, des finances solidaires, du commerce équitable, des banques communautaires de développement.
L'ESS au Brésil par alternatives Economiques
Jeannette Sanchez, ministre de l'Economie d'Equateur. Dans le cas équatorien, il y a une longue tradition d'économie populaire. La Constitution de 2008 a reconnu et rendu visible pour la première fois cette économie alternative à l'économie de marché et à l'économie publique. Notre gouvernement agit sur deux niveaux complémentaires : celui du système économique dans son intégralité et celui de l'économie populaire proprement dite. Au niveau général, une redistribution plus large a été menée dans l'éducation ou la santé, avec la mise en place d'un système de protection sociale. Des politiques de régulation se sont aussi attaquées aux questions de régulation des prix et des salaires comme à l'accès aux ressources, avec des lois sur la souveraineté alimentaire, l'accès aux terres et à l'eau.
Dans l'économie solidaire et populaire, il n'y a pas de recette toute faite. Il existe en revanche un fort besoin d'innovation. Cela passe aussi par l'adoption de normes, sans lesquelles cette économie resterait cantonnée dans l'informalité et l'invisibilité. Nous avons adopté une loi sur l'économie populaire et solidaire, après consultation de 1 700 organisations et avec l'accord de l'opposition au Parlement. Dans ce mouvement de visibilisation, des règles ont été édictées pour la création et la liquidation des organisations, ainsi que leur contrôle. Il y a donc des politiques de soutien de grande ampleur par les pouvoirs publics en direction de cette économie alternative.
Une nouvelle architecture institutionnelle a été mise en place, avec en particulier l'Institut d'économie populaire et solidaire, pour ce qui est des services non financiers et, pour ce qui est des services financiers, la Corporation de finances populaires. Il ne s'agit pas de microcrédit classique, comme dans d'autres pays. L'Etat ne souhaite pas en effet promulguer une offre directe ou remplacer ce qui est déjà fait par les gens. Il veut au contraire appuyer par un deuxième niveau – un niveau intermédiaire – les institutions que ce secteur s'est lui-même données. Et, enfin, il y a une Superintendencia, qui est une instance d'évaluation pour l'économie solidaire et populaire.
Jeannette Sanchez : l'ESS en Equateur par alternatives Economiques
Jean-Louis Laville et Antonio David Cattani, Le Dictionnaire de l'autre Economie, Folio - Gallimard.
Article Web - 20 mars 2012
-
Abonnement et réabonnement
-
J'achète un numéro -
Inscription à la newsletter -
Forfait de consultation de 30 articles pendant 48H -
Extension d'accès aux archives -
Cédérom d'archives -
Mon espace personnel -
Tous les livres de la collection Alternatives Economiques
-
Collection pédagogique
- Qui sommes-nous ?
- L'association des amis d'Alternatives Internationales
- Annonceurs
- Conditions générales de vente


























Commenter cet article









