Commerce équitable, une arme politique ?
Alternatives Internationales n° 030 - mars 2006
Quand, en 1988, Max Havelaar investit les supermarchés, les produits "éthiques" font un boom. Aujourd'hui, les labels douteux se multiplient et les citoyens-consommateurs s'interrogent: où va leur argent? L'achat équitable est-il efficace? Enquête.
C'est la rançon du succès. Le formidable essor du commerce équitable s'est accompagné d'une multiplication de labels et logos face auxquels le consommateur peine à s'y retrouver. Après l'engouement, le voici circonspect. Cette ère du doute s'enracine dans le basculement du commerce équitable à la fin des années 80, lorsqu'il franchit les portes des supermarchés. Jusque-là, il était confiné à des réseaux de boutiques créés dès la fin des années 40 aux Etats-Unis, puis en Europe, par des ONG en lien avec des groupes d'artisans du Sud (lire p. 71). En France, la Fédération artisans du monde a ainsi créé 170 points de vente depuis 1974, qui cumulent un chiffre d'affaires de 9,3 millions d'euros en 2004, dix fois plus qu'à la fin des années90. Une belle progression, mais quelque 3000 boutiques dans le monde créées par de nombreuses ONG regroupées au sein de l'International Fair Trade Association (Ifat) ne forment que grains de sable. D'où la révolution copernicienne initiée dès 1988 aux Pays-Bas par l'association Max Havelaar (du nom d'un célèbre roman anticolonial paru dans ce pays en 1860): sortir le commerce équitable d'un circuit confidentiel pour toucher le consommateur là où il est: les supermarchés. Ce qui suppose de s'attaquer à quelques produits phares -café, puis chocolat, bananes, jus d'orange, riz…- et d'oublier la multiplicité des productions artisanales du Sud impossibles à référencer en grande surface. Après 400 tonnes de café écoulées en Hollande en 1988, l'expérience se répand comme une traînée de poudre. En 2004, la vingtaine d'associations de type Max Havelaar dans le monde regroupées depuis 1997 au sein de la Fair Trade Labelling Organizations (FLO) ont permis d'écouler 125000 tonnes (+56% par rapport à 2003) d'une quinzaine de produits dans plus de 45000 supermarchés des pays riches, améliorant ainsi le quotidien d'un million de familles du Sud. Même si les parts de marché et l'impact pour les producteurs restent bien modestes (3,8% du total du café torréfié en France, 3% aux Pays-Bas,), le ventes de détail labellisées par FLO ont atteint 1200 millions d'euros en 2005, laissant le réseau Ifat très loin derrière.
Cette irruption dans le monde de la grande distribution a été -et reste souvent- perçue par les tenants du modèle Ifat comme un pacte avec le diable: certes le producteur bénéficie d'une garantie de prix, mais le système FLO ne remet nullement en cause le fonctionnement de la chaîne des intermédiaires purement commerciaux. Et les multinationales peuvent s'acheter à bon compte une vertu en écoulant quelques tonnes de produits équitables perdues dans leur chiffre d'affaires total.
Nestlé, régulièrement attaqué par les ONG, vend en Grande-Bretagne du café estampillé Max Havelaar, tout comme Mac Do en Suisse, contesté sur sa gestion du personnel ou encore Carrefour, champion d'un hard discount (ED, Dia) qui pèse sur les conditions de travail des salariés et de rémunération des fournisseurs. En face, les partisans du modèle FLO avancent l'argument de l'efficacité, mais aussi un argument politique: au-delà du prix garanti (plus de deux fois le cours mondial du café en 2002), les associations de type Max Havelaar contribuent au renforcement des organisations de producteurs (lire p. 70) et mènent des campagnes d'information, ce qui permettrait de faire pression sur les décideurs et de faire évoluer les règles du commerce international (lire p. 73).
Sur la base de ces préoccupations politiques communes, des organisations aussi différentes qu'Ifat et FLO travaillent ensemble aujourd'hui. En France, leurs membres se retrouvent avec d'autres ONG au sein de la Plate-forme pour le commerce équitable. Et face au succès du label contrôlé par FLO dans la grande distribution, tous s'inquiètent de l'émergence de nouveaux acteurs prenant le train en marche, mais dont le cahier des charges est moins exigeant. C'est le cas de l'enseigne Ahold, aux Pays-Bas, dont le logo Utz Kapeh a taillé des croupières au café Max Havelaar, mais dont le code de conduite ne prévoit pas de prix minimum. Carrefour, de son côté, ne veut pas apposer le label de FLO sur les produits de sa marque. La firme, qui refuse de payer le droit ddu logo Max Havelaar n'exclut pas de lancer son propre label. Or c'est cette redevance qui permet à l'association du même nom de mener son travail politique: l'information du public et le soutien à l'organisation des producteurs.
Un label "équitable" garanti par les pouvoirs publics est-il la solution? Aujourd'hui, le contrôle du cahier des charges des ONG est auto-administré, ce qui peut poser un problème de principe, bien que dans la pratique, ce contrôle soit plutôt honnête et rigoureux (lire p. 68). Le monde associatif craint qu'un label public se borne à définir quelques critères mesurables -comme le prix au producteur- ce qui ouvrirait la porte à des acteurs qui n'ont cure du volet "politique" du commerce équitable (1). Un peu comme le label AB pour l'agriculture biologique, qui offre la garantie de l'Etat que le produit est sans pesticides, mais n'empêche pas qu'une pomme bio produite en Italie soit emballée en Europe centrale et vendue dans un supermarché parisien après des milliers de kilomètres en camion. Laura Reynolds, du Fair Trade Research Group de l'université du Colorado fait observer que les capacités d'exportation des producteurs de café certifiées par FLO sont sept fois supérieures aux besoins du marché équitable et que ceux-ci n'ont aucune hésitation lorsqu'ils sont sollicités directement par Starbucks avec des prix équivalents au tarif Max Havelaar. Ce qui est bon pour nombre de producteurs, mais pas forcément pour ceux qui voulaient changer le monde à partir d'un grain de café.
- Itinéraire d'une filière sous contrôle
- Inde : "Nous ne sommes plus à la merci des donneurs d'ordre
- Mexique : "Nos revenus ont doublé, mais la misère est toujours là"
- Le commerce équitable peut-il changer le monde ?
Normes draconiennes, contrôle de la production à la consommation: visite au coeur de Flo International qui fédère les associations Max Havelaar.
Tara Projects, une association indienne a introduit les normes équitables dans trente ateliers à Delhi. Bilan positif pour le millier d'artisans qui y travaillent. Reportage.
Routes, écoles, dispensaires: les retombées du travail de la coopérative d'Uciri, au Mexique sont importantes. Pourtant la grande pauvreté n'est pas endiguée.
Pour ses défenseurs, il a deux mérites politiques: mobiliser les opinions publiques du Nord et renforcer l'organisation des producteurs au Sud. Pour ses détracteurs, il ne pèse rien dans les échanges internationaux. Débat.
Alternatives économiques. "Controverse autour du commerce équitable" (n°238, juillet 2005), "La mondialisation citoyenne" (n°188, janvier 2001)
Alternatives internationales "Consommateurs de tous les pays...",(n°18, novembre 2004)
Commerce inéquitable, le roman noir des matières premières, par Jean-Pierre Boris, Hachette-RFI, 2005.
L'aventure du commerce équitable, par Francisco van der Hoff et Nico Roozen, Lattès, 2002.
"Le commerce équitable", rapport du député Antoine Herth au Premier ministre, mai 2005 (www.ladocumentationfrancaise.fr)
artisansdumonde.org. Le site d'Artisans du monde
ifat.org. le site d'Ifat
maxhavelaarfrance.org. Le site de Max Havelaar France
fairtrade.net. Le site de FLO
colostate.edu/Depts/Sociology/cfats. CFAS (Center for Fair and Alternative Trade Studies), université du Colorado
(1) En France, le débat sur la création d'une norme Afnor, engagé il y a cinq ans, n'est parvenu qu'à accoucher... d'une définition du commerce équitable.
Alternatives Internationales n° 030 - mars 2006
Notes
(1) En France, le débat sur la création d'une norme Afnor, engagé il y a cinq ans, n'est parvenu qu'à accoucher... d'une définition du commerce équitable.
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