Ces 600 milliards qui manquent à la France. Enquête au coeur de l'évasion fiscale
Le Seuil, 2012, 187 p., 15 euros.
Christian Chavagneux
Alternatives Economiques n° 312 - avril 2012
C'est un livre explosif que met sur la place publique Antoine Peillon, grand reporter au journal La Croix. Bénéficiant d'informations de toute première main, il montre comment la banque suisse UBS organise depuis la France un système massif d'évasion fiscale.
Afin de mettre en contexte les informations incroyables auxquelles il a eu accès, le journaliste a croisé différentes sources pour estimer à 590 milliards d'euros l'ensemble des avoirs français dissimulés dans les paradis fiscaux, dont 220 milliards appartenant aux Français les plus riches (le reste étant le fait d'entreprises). Environ la moitié de ce total (108 milliards) serait dissimulée en Suisse, la dernière décennie voyant fuir environ 2,5 milliards d'avoirs par an. Depuis 2000, UBS France aurait privé le fisc français de 85 millions d'euros en moyenne chaque année, ce qui montre son importance, mais souligne également combien d'autres établissements bancaires participent à ce genre d'activités.
Comment fait la banque pour mener ses opérations ? Environ 120 chargés d'affaires suisses seraient présents clandestinement en France pour démarcher les grosses fortunes hexagonales, ce qui est rigoureusement interdit par la loi mais réalisé, d'après Antoine Peillon, en toute connaissance de cause par la maison mère en Suisse. Chaque commercial est muni d'un document, le manuel du Private Banking, " véritable guide en évasion fiscale ". Afin d'être rémunéré en proportion du chiffre d'affaires qu'ils rapportent, les commerciaux sont bien obligés d'enregistrer à un moment ou un autre leurs transactions. Ils le font dans une comptabilité cachée baptisée " carnets du lait " que l'on peut trouver dissimulés dans des fichiers Excel intitulés " fichier vache ". On aura compris l'analogie : la France est une vache fiscale dont il faut traire le lait…
Les commerciaux présents en France utilisent les mêmes techniques que celles mises en évidence par la justice américaine : UBS organise des événements mondains auxquels ils invitent clients et prospects. Dans les documents récupérés par Antoine Peillon, on trouve parmi les clients les noms de footballeurs connus, et même d'un haut responsable du football international pour lequel une commerciale note, après un rendez-vous à Monaco en 2002, que l'entretien fut "long et difficile, mais fructueux ", ou encore un navigateur, un auteur réalisateur de cinéma et… Liliane Bettencourt. Celle-ci est tout bonnement accusée d'avoir enfoui 20 millions d'euros entre 2005 et 2008, à l'occasion de transferts entre la France, la Suisse et l'Italie par l'intermédiaire de comptes UBS et BNP Paribas, avant de finir, affirme l'auteur, dans des enveloppes remises à des personnalités de droite.
Antoine Peillon lance de nombreuses et graves accusations mais il est sûr de ses sources : des cadres écoeurés d'UBS en France, en Suisse, mais aussi les services secrets français. Les preuves dont ces informateurs disposent ont été transmises à plusieurs autorités de régulation. Le parquet a été saisi, mais il ne bouge pas, assurant une forme de protection aux gros fraudeurs. C'est pour lever cette impunité que le journaliste a décidé d'écrire ce livre.
Le Seuil, 2012, 187 p., 15 euros.
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Reprenez moi si je me trompe mais il me semble qu'il y a une incohérence quelque part dans votre article : Comment se fait il que sur 590 milliard € le manque a gagner pour l etat serait de 85 million soit environ 1 pour mille de la somme dissimulée...
merci d'avance de m'éclaircir
(Petit additif à l’article « LE MAITRE SCANDALE » paru le 4 avril).
Nous avions écrit : Mais Jérôme Cahuzac, lui n’était qu’un petit chirurgien de province, « un petit intelligent qui n’a même pas fait l’ENA », qui n’en est pas moins apte à occuper un des ministères régaliens de la république, mais qui se révèle tout à coup assez bête pour posséder un compte mal secret et tellement repérable, parce qu’il n’est pas encore assez riche ou n’a pas assez fraudé pour s’offrir les services des meilleurs courtiers de la haute finance.
Il semblerait que ce ne soit pas le cas. Certes, l’idée nous avait effleurés que la somme révélée, 600 000 euros, était bien dérisoire pour expliquer qu’un homme sain d’esprit se soit mis dans un tel embarras. Mais à défaut d’autres informations ou éléments d’analyse nous nous en étions tenu à elle et avions fait les déductions logiques qui en résultent : assez riche pour mettre de l’argent « à gauche » (elle est bien bonne celle-là), Jérôme Cahuzac ne l’était pas pour s’offrir des services de qualité apte à le mettre à l'abri des curieux.
Mais, nous avons entendu, hier matin, sur « France inter » les analyses et commentaires d’Antoine Peillon, grand reporter au journal « La croix » auteur d’un livre intitulé « Ces 600 milliards qui manquent à la France » . Celui-ci notait que Jérôme Cahuzac avait un conseiller financier à Paris, les services de la Banque suisse UBS, et que le compte incriminé avait été transféré à Singapour. Cela induit des frais considérables, on ne fait pas de telles manipulations pour 600 000 euros. « Le ticket d’entrée pour des services de cette nature est au moins à 10 millions d’euros »
Il pourrait se faire donc que le compte à 600 000 euros ne soit en vérité qu’un leurre à l’usage des lévriers des services fiscaux et judiciaires français partis fouiller à Singapour, alors que l’objet réel du délit, bien plus conséquent, serait parti lui aux îles Vierges, ou au Qatar, pourquoi pas. Les aveux tardifs de Jérôme Cahuzac s’expliqueraient alors, pas seulement par l’impossibilité de nier davantage, mais par la volonté aussi de fixer les enquêteurs sur cette piste livrée en pâture dans l’espoir que leur curiosité ainsi satisfaite, ils n’aillent pas mettre leur nez ailleurs.
Patrick Seignon. « lavoiedessansvoix.fr. 6 avril 2013.