Agir à tout prix ? Négociations humanitaires : l'expérience de Médecins sans frontières
La Découverte (343 p., 21 euros).
François Guilbert
Alternatives Internationales n° 053 - décembre 2011
Les militaires occidentaux ont pris l'habitude, lors de chaque intervention armée, d'analyser leur aptitude à s'adapter au terrain, l'adéquation des résultats obtenus au regard de stratégies opérationnelles prédéterminées et de rendre compte de ces retours d'expérience (retex) à leurs autorités. Ceci, alors même que les combats se poursuivent sur le théâtre des opérations. Cette pratique permet d'adapter aussi vite que possible les moyens engagés à la tactique et aux adversaires, d'acquérir des équipements mieux appropriés aux affrontements et de tirer les leçons indispensables à de nouveaux engagements guerriers. Les civils (les diplomates, les responsables européens et onusiens, etc.) sont moins habitués à ces analyses critiques pouvant conduire à infléchir non seulement leur action sur le terrain mais aussi les moyens mobilisés. De leur côté, les organisations humanitaires, pour bon nombre d'entre elles, ne se montrent pas davantage empressées. Par manque de temps, d'expertise ou de peur de perdre la confiance de leurs bailleurs de fonds privés ou institutionnels. Dans ce paysage polémologique, une exception notoire : Médecins sans frontières (MSF).
Depuis un quart de siècle, l'ONG s'est dotée des instruments indispensables à cette pratique : un outil de réflexion en propre (le " Crash ", pour Centre de réflexion sur l'action et les savoirs humanitaires de la Fondation MSF), des rapports de mission, un réseau d'analystes associés et une gestion efficace de ses archives. Dans ce contexte, toute nouvelle publication de MSF est un événement utile à la communauté des acteurs humanitaires. Les réflexions critiques sur les pratiques de terrain et le positionnement public de l'association sont un bien collectif. Récusant l'idée que l'espace humanitaire se rétrécit ou encore qu'il faille se montrer ultrapragmatique pour s'adapter à toutes les circonstances, dix-sept chefs de mission, médecins et sociologues reviennent sur l'histoire récente de l'ONG au Sri Lanka, en Ethiopie, au Yémen, en Afghanistan, au Pakistan, en Somalie, à Gaza, en Birmanie et au Nigeria.
Les négociations pour accéder aux populations en danger ne sont pas toujours des transactions avec les seules parties en conflit, elles concernent aussi les puissances publiques des pays développés présents sur le terrain, voire d'autres acteurs associatifs. Les stratégies de MSF sont adaptées à chaque situation spécifique : si l'ONG est connue pour ses coups de gueule, elle sait aussi accepter lorsqu'elle le juge nécessaire des clauses de confidentialité et d'abstention de commentaires publics.
Certains verront matière à polémique en jugeant que l'association s'autoévalue. Nombre des contributions présentées ici sont en effet l'oeuvre d'(ex-)employés ou dirigeants de MSF. Mais l'ouvrage présenté pour le 40e anniversaire de l'ONG est tout sauf un florilège d'autosatisfecits. Erreurs stratégiques, compromissions, divergences d'approche entre les différentes branches nationales de cette organisation internationale ne sont pas esquivées. Un travail sain que tous les opérateurs humanitaires et d'aide au développement devraient effectuer à intervalles réguliers et à la face de tous. Un hommage discret aussi aux travaux précurseurs d'un penseur de l'humanitaire prématurément disparu en décembre 1999 : François Jean.
La Découverte (343 p., 21 euros).
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