Africa. États faillis, miracles ordinaires.
Ed. Nevitaca (592 p., 27 euros).
Yves Hardy
Alternatives Internationales n° 055 - juin 2012
Le jeune instituteur qui officiait dans le sud-ouest de l'Ouganda en 1971 s'est rapidement transformé en journaliste arpentant l'Afrique subsaharienne anglophone. Il a livré durant trois décennies ses articles au Times, à The Independant et à The Economist, et son livre-bilan prend l'allure d'un vaste reportage. Richard Dowden signale d'emblée qu'il a décidé de bannir le mot " chaos " de ses écrits pour mieux décrypter des réalités complexes. Son état des lieux n'est pas tendre pour les dirigeants politiques. " Des hommes tels que Daniel Arap Moi (Kenya), Idi Amin Dada (Ouganda), Sani Abacha (Nigeria), Hastings Banda (Malawi) et bien sûr Mobutu Sese Seko (Zaïre) ont consacré leur vie à rançonner l'État et à se maintenir au pouvoir. " Ces piètres leaders, ajoute-t-il, furent la parfaite illustration du proverbe kenyan : " Peu importe la maigreur de la vache pourvu que tu sois le seul à traire son pis. "
Les détournements de fonds au sommet inspirent les citoyens ordinaires. Ainsi, au Nigeria, pays dont " la réalité est pire que la réputation ", il raconte cet étonnant braquage sur l'aéroport de Lagos, en 2000 : " Un pilote de la British Airways amenant son Boeing 747 sur la piste de décollage aperçut soudain devant lui des billots de bois. Comme l'appareil trépidait en s'arrêtant, des silhouettes jaillirent sous les ailes. Elles fracturèrent la soute à bagages, chargèrent les effets des voyageurs dans des camions, puis prirent la poudre d'escampette. La police arriva deux grosses minutes plus tard… "
Tout en décernant des coups de griffe à " l'industrie de l'humanitaire " qui " a tout intérêt à pérenniser l'image des Africains en victimes désespérées de guerres et de famines interminables ", il croque à l'encre sympathique l'un de ses hommes de terrain, baptisé Whisky Delta. Ce représentant du Programme alimentaire mondial au Soudan, " toujours précédé de son ventre ", aime le boulot bien fait. Lorsqu'il constate, au cours des années 1990, que l'Armée de libération du peuple soudanais du Sud taxe les réfugiés en leur reprenant une partie de la provision hebdomadaire de maïs reçu, il n'hésite pas à défier le mouvement rebelle en réduisant l'aide alimentaire au camp d'Adjumani à la frontière ougando-soudanaise.
Parmi les motifs actuels d'inquiétude, Richard Dowden pointe le colonialisme de la Chine, devenue le premier partenaire économique du continent africain depuis 2009. Mais il souligne - puissant motif d'espoir - l'émergence de classes moyennes, qui conjuguent modernité (grâce à la généralisation du téléphone portable et à la progression d'internet) et métissage culturel. Lorsqu'il retourne en Ouganda, il découvre que les buildings font partie du paysage de Kampala et que l'école villageoise où il a enseigné trente-deux ans plus tôt abrite quinze ordinateurs. " Qui a dit, conclut-il, que l'Afrique était figée dans sa pauvreté et régresse ? "
Ed. Nevitaca (592 p., 27 euros).
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