Alternatives Economiques n° 245 - mars 2006
Les chiffres sont-ils fiables ?
— mars 2006 —
Empreinte écologique, la suite
Merci à Laurent Jolia-Ferrier, excellent spécialiste de l'empreinte écologique, pour ses "précisions" sur mon article de décembre 2005. On ne parlera jamais trop de cet indicateur! Malheureusement, je conteste presque toutes les précisions en question. Je maintiens que cet indicateur ne dit rien de l'épuisement des ressources non renouvelables ou fossiles. La consommation de celles-ci (par exemple le pétrole) produit certes des rejets de CO2 qui vont influer sur l'usage de ressources dites renouvelables (les forêts). Mais seule la surface de ces dernières, qui est nécessaire à l'absorption du CO2 , intervient. C'est donc l'exploitation excessive des ressources renouvelables qui est mesurée, pas celle des ressources fossiles. C'est ce qu'indiquent sans ambiguïté les concepteurs de cet indicateur (voir l'avant-propos du rapport "Planète vivante 2004"). Je maintiens aussi que c'est le mode de consommation d'une population qui détermine son empreinte écologique (compte tenu des techniques en vigueur), les rejets correspondants n'étant que l'autre face de toute consommation (qui est toujours une transformation, avec ses inputs, ses outputs et ses rejets). Je maintiens qu'un "hectare de forêt nouvellement plantée peut séquestrer deux tonnes de carbone par an", information qui permet justement de faire la différence entre divers types de forêt pour calculer une moyenne mondiale.Enfin, je maintiens que, selon les mêmes sources que celles de Laurent Jolia-Ferrier, l'empreinte par personne a depuis vingt ans diminué sensiblement en Allemagne et s'est stabilisée au Royaume-Uni. Je lui accorde bien volontiers qu'elle a continué à progresser en France ces dix dernières années, alors que les précédentes méthodes de mesure indiquaient une stabilisation. Affaire à suivre!
Jean Gadrey
La mobilité sociale en panne: oui ou non?
Dans votre dossier sur les inégalités du numéro de février 2006 (…), une affirmation de Louis Maurin, en titre d'un encart page 62, me laisse perplexe: "La mobilité sociale en panne". En effet, au vu des chiffres donnés dans le tableau de l'Insee sur l'évolution des destinées sociales des enfants selon la catégorie socioprofessionnelle des parents, en les comparant entre 1979 et 2000, plusieurs constats, différenciés, peuvent être tirés.Louis Maurin affirme, à juste titre, qu'en ce qui concerne les enfants d'ouvriers, leur autorecrutement s'est accru (et donc leur immobilité), alors même que leurs destinées dans les catégories supérieures, notamment cadres, ont augmenté de manière moindre par rapport à l'ensemble, et donc ont régressé relativement. On peut faire le même constat de baisse de la mobilité sociale pour le groupe des employés. On peut donc dire ici que le mouvement de mobilité ascendante qui avait profité aux couches populaires lors des Trente Glorieuses semble bien s'être arrêté, justifiant ici l'image souvent reprise de l'ascenseur social en panne.
Pourtant, d'autres mouvements de sens inverse infirment cette thèse du blocage global de la mobilité sociale qui, par définition, fonctionne dans les deux sens (…). En effet, si on regarde ce qui se passe pour les cadres, d'une part leur autorecrutement a fortement diminué (d'environ 10 points, passant de 51% à 41,5%), mais aussi les mouvements de mobilité descendante, qui se sont accrus (par exemple, ils passent de 12,7% dans la catégorie des ouvriers en 1979 à 18,6% en 2000, alors même que ce groupe social a globalement régressé). On peut faire le même constat pour les professions intermédiaires.
Quant aux artisans, la baisse de l'autorecrutement (…) s'est traduite par une plus grande insertion dans toutes les autres catégories plus valorisées (…) ou moins valorisées (…). Enfin, le groupe des agriculteurs a bénéficié d'une plus grande mobilité, en général à la hausse. Bref, pour eux, on assiste bien à une certaine déconnexion croissante entre l'origine sociale des individus et leurs destinées, ce qui est la définition de la mobilité sociale. Comme les ascenseurs, pour pouvoir monter, ils doivent aussi descendre en contrepartie! (…)
Ce qu'on peut faire comme hypothèse valable pour la majorité numérique de la population (hors agriculteurs et artisans), c'est que l'effet d'aspiration vers le haut constaté lors des Trente Glorieuses s'est en partie épuisé: celui-ci était lié à la combinaison d'une forte croissance économique, d'une qualification croissante des postes et d'une forte immigration occupant les postes les moins qualifiés du bas de l'échelle sociale, libérant les autochtones pour les postes supérieurs. Il a cédé la place à une autre combinaison moins favorable: une croissance molle qui a freiné le flux de créations d'emplois. Ceux-ci sont par ailleurs moins touchés qu'avant par le "biais technologique", qui multipliait les postes à haute qualification. On note, au contraire, un renouveau des postes peu qualifiés, notamment dans les services, qui doivent bien être occupés par la population résidente, du fait de l'arrêt de l'immigration d'actifs. D'où les déclassements plus nombreux constatés.
En tout cas, l'image d'une société plus immobile pour tous est exagérée et erronée! Comme le rappelle François Dubet dans son excellent livre Les inégalités multipliées (2000), celles-ci sont aujourd'hui plus complexes qu'hier, et leurs évolutions différenciées: certaines ont pu reculer sur certains axes, alors que d'autres ont progressé sur d'autres axes. Ce qui est certes moins commode à penser qu'une évolution univoque, mais qu'il faut bien assumer! (…) Bref, le titre "La mobilité sociale en panne" méritait au moins le point d'interrogation!
Armand Chanel
Droit de réponse
Dans son point de vue, " J'aime bien les chiffres ", publié par Alternatives Economiques de janvier 2006, Denis Clerc m'accuse de ne pas savoir lire des statistiques. Nous avions écrit que les Anglais ont 24,2 millions de personnes employées dans le secteur privé, les Français 16,8 et que, sur l'écart de 7,4 millions, 6 ont été créés de 1982 à 2002. Denis Clerc annonce 22,8 millions employées dans le secteur marchand au Royaume-Uni et 18 en France ; et 500 000 de plus de personnes employées dans le secteur non marchand (public) qu'en France.Je le renvoie pour le Royaume-Uni aux chiffres publiés par le très officiel Office for National Statistics, " Jobs in the Public Sector ", dans Economic Trends n° 598 de septembre 2003 qui donne " Workforce jobs ", " Total private sector " 24 201 000 en 2002, 18 589 000 en 1982. Je ne me battrai pas sur l'emploi marchand en France car il a inclus les emplois aidés, pas nous. En ce qui concerne l'emploi dans le secteur public, la même publication anglaise donne 5 298 000 en 2002 alors qu'en France, l'Insee donne, dans les services administrés, 6 837 300. Je note pour la cohérence que ce chiffre, ajouté aux 18 millions du secteur privé de Denis Clerc, donne bien les 24 901 000 personnes employées en France annoncées pour 2002 pour l'emploi intérieur par la comptabilité nationale.
L'emploi public en France compte bien 1,5 million de personnes de plus que le Royaume-Uni, et non 500 000 de moins comme écrit par votre chroniqueur. Et les Anglais ont bien créé 6 millions d'emplois dans le secteur marchand en vingt ans, nous zéro, sauf emplois aidés. Les statistiques sont la forme la plus évoluée de l'art de mentir, mais des deux, qui est le menteur ?
Bernard Zimmern, président de l'Ifrap
(Institut français pour la recherche sur les administrations publiques)
et directeur de la publication Société civile.
[Je maintiens que Bernard Zimmern se trompe. Je critiquais notamment son affirmation selon laquelle "le nombre de personnes employées dans le secteur marchand est de 7 millions supérieur au nôtre". Il s'appuie, pour le prouver, sur les données quantitatives de l'emploi public. Or cela n'a rien à voir avec l'emploi non marchand. Ce dernier est composé largement d'emplois privés, notamment dans l'éducation, la santé et l'action sociale, et leur nombre, entre 1982 et 2002, a progressé de 1,8 million au Royaume-Uni, contre 1 million en France. Quant à l'emploi public britannique, il s'est dégonflé d'un million et demi de salariés d'entreprises publiques britanniques du fait des privatisations: ces salariés ne sont pas devenus non marchands pour autant. Quant à l'emploi total, il a progressé à peu près de la même manière dans les deux pays.
Denis Clerc]
Concurrence libre et non faussée
Le libéralisme a encore frappé! Début décembre, nous avons appris, coup sur coup, deux mauvaises nouvelles. Dix-neuf entreprises venaient d'être sévèrement frappées: trois par une instance française (le Conseil de la concurrence) et seize par une instance européenne (la Commission de Bruxelles). Les trois victimes du Conseil de la concurrence sont Orange (256 millions d'euros d'amende), SFR (220 millions) et Bouygues Télécom (58 millions). Il leur est reproché "une entente ayant restreint le jeu de la concurrence sur le marché".Les seize victimes de Bruxelles sont des producteurs européens de sacs industriels. Il leur est reproché "d'avoir fixé entre concurrents les prix et les quotas de vente", "d'avoir réparti les commandes" et "d'avoir organisé les appels". L'amende qui les frappe est la plus forte appliquée depuis trois ans en matière de cartel: 290 millions d'euros.
Voilà deux mauvaises nouvelles pour les adversaires de la concurrence libre et non faussée. Les électeurs qui ont dit "Non" au projet de Constitution européenne parce qu'elle choisissait le modèle libéral qui prétend imposer un marché où la concurrence est libre et non faussée, doivent être bien malheureux de constater que des entreprises sont sanctionnées alors que leur seul tort est d'avoir anticipé le modèle économique qu'ils souhaitent. Ces électeurs qui ont dit "Non" au libéralisme ont donc dit "Oui" à la concurrence non libre, susceptible d'être faussée par les ententes, les cartels, le dumping économique et les positions dominantes. C'est bien cette politique de trucage de la concurrence que les entreprises sanctionnées ont appliquée.
Les grands penseurs qui ont convaincu un grand nombre d'électeurs que la concurrence libre et non faussée c'est l'enfer auraient dû protester contre ces sanctions qui privent des entreprises du droit inaliénable de s'entendre pour voler les consommateurs et augmenter leurs profits!
Christian Tingry
Une place pour la culture
Abonné depuis quelques mois, je m'étonne de ne trouver aucun article sur la culture, son essor ou sa dégradation, sa diversité ou son appauvrissement, son coût et ses bienfaits. Y a-t-il une interaction entre le niveau culturel et ses impacts éventuels sur la vie économique et sociale d'un pays? J'aimerais que votre journal (…) puisse, grâce à ses analyses, répondre à ces questions, car je suis persuadé que la culture, pourtant toujours en marge des priorités d'un Etat, reste un indicateur fort de la dimension démocratique d'une société.Pascal Scheuir
Alternatives Economiques n° 245 - mars 2006
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